"Si l'art n'a pas de patrie, les artistes en ont une." Camille Saint-Saëns

"Un seul rêve est plus puissant qu'un millier de réalités." J.R.R. Tolkien

Nouveau Monde 11 : avancement du numéro

NOUVEAU MONDE n°11 "Athématique" : état d'avancement du numéro
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samedi 30 mars 2013

2ème Tournoi des Nouvellistes - 8ème de finale n°2 : Françoise Grenier Droesch / Fabienne Mirbeau



Vous trouverez ci-dessous le planning des duels. Cliquez sur l'icône pdf pour le visualiser.




Le premier huitième de finale du 2ème Tournoi des Nouvellistes a été remporté par Anne Muller et sa nouvelle Une lumière dans l'ombre (47 votes / 55,29 %). Elle était opposée à Sylvain Desvaux aka Shangry qui concourait avec le texte intitulé Deuxième vie, dernière vie (38 votes / 44,71 %). Anne est donc qualifiée pour les quarts de finale. Bravo à elle et à Sylvain pour sa très bonne nouvelle !

Passons au 2ème huitième de finale : Trauma de Françoise Grenier Droesch face à Ethnologue de Fabienne Mirbeau. Lisez-les et votez ensuite, grâce au module situé tout en bas de cet article, pour votre texte préféré. Vous avez une semaine, jusqu'au vendredi 05 avril 2013, 23h59, pour voter. Celui qui aura obtenu le plus grand nombre de votes l'emportera et sera qualifié pour le tour suivant tandis que son concurrent sera éliminé.

N'hésitez pas à donner votre avis sur ces nouvelles dans un commentaire, en fin d'article. Pour cela, cliquez sur le titre de l'article pour voir ce dernier en entier et descendez jusqu'en bas. Un espace réservé aux commentaires s'y trouve.

Bonne lecture et bonne chance aux duellistes !



Pour en savoir plus sur les auteurs, rien de mieux que de se rendre sur leur site / blog / page facebook. 
Pour connaître les adresses, 
rendez-vous à cet endroit.




 Huitième 
de finale  
n°2  



nouvelle n°3
Trauma
de
           

Il suffoque. Son sang cogne contre ses tempes. Une sueur abondante perle sur son front et sa nuque malgré la température très basse de ce mois de janvier. Depuis combien de temps est-il recroquevillé derrière cette benne à ordures ? Il ne sait plus car la panique anéantit son sens des réalités. Lui, un individu brillant, agrégé de philosophie ayant publié de nombreux essais “M. Jean-Michel Laval, La violence peut-elle avoir raison ?, édition PUF.” - oui, il sait manier la rhétorique et développer des idées abstraites à la perfection - a été réduit à accepter un boulot de prof à mi-temps, dans un lycée du centre-ville, subissant le chahut dans ses cours et les réflexions humiliantes de ses collègues. Non, il ne peut pas en plus, s'abaisser à avoir peur, craindre pour sa vie, se cacher comme un animal traqué. En cet instant décisif, il ressemble plus à un clochard qu'à un sémillant professeur. Ses vêtements sont souillés, froissés et une puanteur de décharge municipale le suit.

Ce matin, il s'est décidé. Cela n'a pas été facile. Prendre sur soi pour ouvrir la porte d'entrée de son trois pièces. Personne dans le couloir. La voie est libre pour dévaler les escaliers et se risquer au dehors. Poussé par la faim comme un diable sort de sa boîte, il sait ce qu'il risque.

Il a vu de quoi "ils" sont capables mais il n'a pas mangé depuis 3 jours. Ils, les monstres qui depuis de longs mois, terrorisent les adultes sans exception, et massacrent ceux qui se trouvent sur leur passage. Une folie meurtrière s'est abattue sur la ville semblable à un virus, s'est propagée chez les plus jeunes, atteignant son paroxysme la nuit du Nouvel An 2013.


******


Le réveillon, comme chaque année se déroulait chez lui. Ses parents s'étaient installés dans le salon, autour de la table recouverte d'une nappe blanche. Il n'y avait aucune décoration, seulement les assiettes, couverts et verres. Le strict minimum.

Il était leur fils unique, même pas marié et il détestait ce moment obligé. Sa mère avait très vite voulu l'aider et elle lui emboîtait le pas dès qu'il y avait un truc à ramener.

-- Maman, reste assise, ça va aller. Il n'osait pas lui dire qu'elle était pénible.

Par habitude, il avait commandé chez le traiteur trois repas de fête, avait acheté deux cadeaux : un livre pour son père sur l'architecture au XVIIIème siècle à Paris et un foulard pour sa mère, emballés dans du papier doré.

"L'an prochain, j'aurai 31 ans et une amie à leur présenter. On dînera en tête à tête à cette heure et il n'y aura plus de rituels débiles ", pensait-il. Tous les ans, à la même époque, il s'en persuadait- c'était dans ses résolutions- mais aucune fille ne restait très longtemps avec lui. Ce n'est pas qu'il était laid. Il se regarda dans le miroir du couloir en allant chercher le dessert : il ressemblait beaucoup au chanteur Sting mais avec des cheveux noirs et une fine moustache. Ses yeux étaient un problème : d'un bleu pâle presque gris, on s'y noyait. Sûrement que Claire, sa dernière conquête ne se sentait pas rassurée et sécurisée à cause de ces iris-là, perdus dans le vague.

Ce soir, il les accueillait encore et ce fut le pire réveillon de tous. A un moment, il s'est absenté pour fumer. Il est allé dans sa chambre, a ouvert la fenêtre : des clameurs, des cris, de l'agitation partout en dessous de lui car il habite au 5ème étage d'un bâtiment ancien. Il a entendu la porte cogner contre le mur, le fracas du verre cassé, les cris de ses agresseurs et les hurlements de ses parents. Mais il est resté enfermé, tétanisé par ce qu'il percevait : le bruit mat de quelque chose que l'on abat, l'acharnement, les piétinements qui duraient, s'éternisaient. Ceux qui étaient entrés vociféraient : “ Les vieux nous foutront la paix, j'te jure ! Tu la fermeras à tout jamais sale pétasse ! Le nouvel ordre est à nous !”

Petit à petit, le silence était revenu. Il ne bougeait toujours pas. Prostré de longues heures sous son lit, il ne sortit de sa cachette que le lendemain.

La découverte macabre marqua son esprit. Ses parents baignaient dans leur sang. De nombreux coups de couteaux, des blessures au visage et sur le crâne leur avaient ôté la vie. La table renversée, les chaises cassées lui donnaient la nausée. La nappe était maculée de sang coagulé. Des gouttes restaient collées sur les murs. Il alla chercher des draps pour les recouvrir. Le spectacle de leurs corps abîmés, figés dans des postures indécentes était insoutenable. Un fois les corps rendus invisibles, il voulut prévenir la police. Impossible de passer un coup de fil : le réseau était saturé ou définitivement défaillant. Il essaya son portable, puis le fixe sans résultat, attendit avec l'odeur des chairs décomposées.

La fin de ses vacances arriva. Il n'alla pas à ses cours, trop choqué par le déferlement de violence qui avait envahi son espace. La violence était vraiment entrée dans sa vie, elle avait pénétré ses yeux et son cerveau pour ne plus en ressortir. Il en avait visionné de ces images de sauvagerie pendant les guerres, des documentaires sur des exécutions sommaires et des carnages dus à la folie des hommes pour sa thèse mais ce n'était rien comparé à ce qui s'était passé. Il n'y avait pas d'écran et c'était les autres qui mourraient, pas ses propres parents. On aurait dit que la mort l'avait pris en otage. Ce qui lui arrivait correspondait à une dépression. Il s'en fichait. Parfois il s'en voulait de ne pas avoir verrouillé sa porte d'entrée mais est-ce que cela aurait changé la donne ? “Ils” l'auraient enfoncé. Au lieu de dormir, il imaginait la scène de tuerie avec ses parents. Il lui était difficile de somnoler tout à fait à cause de ces images incrustées dans sa tête et parce qu'il guettait le moindre bruit.

Il ne recevait plus de courrier : le journal “Le Monde” n'existait plus. Les activités habituelles de la ville avaient cessé. Plus de voitures dans sa rue, ni de tram et d'autobus. Il ne s'en inquiéta que 2 mois après cet évènement.


******


Au début, il eut du mal à supporter la proximité des cadavres. Puis il s'y habitua. Il se surprit à ne plus les trouver répugnants, réussit à manger des conserves, entreposées dans ses placards. Mais il n'avait plus goût à lire ni à jouer sur son piano. A la télé, tournaient en boucle des séries américaines, des clips de rockers hurlants, plus proches des sirènes que de la musique. Il n'y avait que ça : finalement, ces programmes imposés ne le dérangeaient plus. Au contraire, ils l'abrutissaient et bloquaient ses pensées morbides.

Avant cet épisode terrible, une rumeur circulait : Des mômes de 10 ans, en bande, se baladaient armés de couteaux, de barres de fer, de tournevis et cutters. Tout était prétexte à déclencher des expéditions punitives dans les quartiers. D'abord les beaux quartiers avaient été vandalisés : les maisons bourgeoises mises à sac ou brûlées avec les belles bagnoles. Il n'aurait jamais imaginé que ces fous furieux s'en prennent aussi aux plus démunis. Lui, vivait dans un modeste appartement, en haut d'un vieil immeuble qui avait bien besoin d'un ravalement de façade.


******


Derrière la benne à ordures, il suit la mise à mort de ses voisins, de petites gens très discrètes, pas argentés du tout : M et Mme Lemagny., la cinquantaine.

¾ Je te l'enfonce bien profond ! hurle une gamine d'environ 13 ans en abattant sa batte de base-ball sur la tête de la pauvre femme tremblante. Les coups pleuvent tandis que les supplications du mari se mêlent aux cris des autres enragés de la bande. Au moins une dizaine de ces voyous les coince. A tour de rôle, ils se déchaînent, animés d'une force incroyable. Le regard noir, les mâchoires crispées, ils déversent leur haine en tapant, enfonçant les lames de leurs couteaux dans les chairs.

A plusieurs reprises, il détourne le regard mais il y a un côté hypnotique qui lui fait retourner vers l'horreur. Il se fait complice malgré lui de la boucherie.

-- Pas de pitié pour les vieux ! Salauds, pourris, on en a marre de vous ! Maintenant, on ne nous dira plus ce que l'on doit faire ou ne pas faire. On n'a pas besoin de votre morale à 2 balles. Fuck you ! C'est une fillette aux traits déformés par la colère qui gueule tout en charcutant le visage sanguinolent de sa victime avec un acharnement inouï. Le crâne, la bouche pissent le sang. Les vêtements prennent une teinte rougeâtre. Cela n'arrête pas la fièvre meurtrière des jeunes assassins qui arrachent les oreilles, les enfilent sur une tige métallique souple et s'en ornent le cou. Quel trophée !

Un garçon s'approche au plus près des corps collés au sol, aux chairs éclatées. Il crache et relève fièrement son torse. Il s'adresse à sa bande en braillant:

-- Leur gentillesse, beurk !

Ils se mettent à répéter chaque mot qu'il prononce dans des hurlements effrayants :

-- On les exterminera tous ! Gloire à nous !

Là-dessus, ils stoppent net leur orgie, forment un cercle, bras dessus bras dessous, têtes penchées en avant. Ils se mettent à danser et à pousser des cris de joie. Puis, ils se bousculent et marchent triomphalement en direction d'une autre rue. “ Ils sont drogués ou complètement saouls”. Il sursaute lorsqu'un des leurs se met à cogner comme un malade à la porte de l'immeuble et frémit lorsqu'il entend " On reviendra ".


******


Les autorités n'ont rien vu venir ou n'ont pas réagi à temps. Elles n'existent plus car ces bandes de mineurs ont réussi à s'introduire dans les ministères, les administrations, les commissariats, surtout dans les bureaux où se planquent les dirigeants, les directeurs ou patrons de grandes et petites entreprises. Tous ont été massacrés. Un gigantesque feu d'artifice et des explosions ont jailli des casernes et des camps militaires. Parmi les jeunes, il y a ceux qui quadrillent l'espace public, entrent dans chaque foyer, assassinant sauvagement les adultes, emmenant les bébés et les enfants de moins de quinze ans avec eux. Ils ont planifié leur assaut sur tout le territoire pendant cette soirée de retrouvailles familiales, ce 31 décembre ou chacun s'occupe de recevoir ses amis ou ses proches. Il y eut des massacres dans les restaurants, les salles des fêtes et les boîtes de nuit. Personne n'avait prévu de sortir armés.

D'autres se révèlent être des petits génies de l'informatique. Leur rôle : paralyser le pays et ils ont réussi haut la main. Les plus âgés ont 15 ans.

Les jeunes dirigent eux-mêmes le pays, se sont appropriés les chaînes de télévision, les postes clé dans les banques, les ministères et établissements scolaires. Ils font régner leurs lois. Malheur à ceux qui s'opposent. Même s'il ne reste plus grand monde à tuer, des hordes de gosses continuent à surveiller les déplacements et n'hésitent pas lorsque quelqu'un traîne dans la rue, à le frapper jusqu'à ce que mort s'en suive. Implicitement, les survivants de cette folie ont compris qu'ils doivent rester cloîtrer le plus longtemps possible. Les stocks de vivres diminuant, il faut bien se réapprovisionner : les magasins étant tenus par des mômes, la seule solution est de fouiller les poubelles à la tombée de la nuit ou au levée du jour. Avec beaucoup de chance, on trouve de quoi se remplir le ventre. Survivre, éviter les expéditions punitives.

Pour l'instant, Jean-Michel Laval leur a échappé mais jusqu'à quand ?


******


Il attend encore caché entre le mur et les poubelles, amorce une sortie en rasant les façades des bâtisses. Son cœur s'affole. Il se hâte, court jusqu'à son entrée d'immeuble. Comme l'ascenseur en fonctionne plus, il entreprend de grimper les 300 marches le plus vite possible. Il est obligé de s'arrêter à mi-course pour reprendre son souffle. Encore un petit effort. Il actionne la poignée et se précipite à l'intérieur. Il ne peut plus verrouiller : « ils » ont démonté la serrure. Dans sa cuisine, il étale sur son plan de travail son maigre butin : une tranche de jambon, des chips, un quignon de pain et de la compote. Va pour mordre à pleines dents la nourriture tant convoitée. S'apprête à trancher le pain. Des pas dans l'escalier. Là où il se trouve, tout près de l'entrée, n'importe quel son est amplifié. Il se fige. Des talons de chaussures claquent pendant la montée, se rapprochent, hésitent devant son tapis. Le couteau. Il s'en saisit. «  je ne me laisserai pas faire ! ».

― Jean-Mi ? Lâche une petite voix.

«Ils connaissent mon prénom, ça doit être un de mes élèves qui le leur a appris, les autres attendent le signal pour monter au cas où je réponde ! Ne rien dire et agir ! » Stressé par ce qu'il a subi, fragilisé par le manque de sommeil, le prof de philo se jette sur l'intrus.

Angoissé par la peur de mourir, il ne réfléchit pas, plante des dizaines de fois la lame dans le ventre, le cou, le dos. Sourd aux plaintes et gémissements de sa victime. Il se déchaîne, aveuglé et perdu. Enfin, il se calme. Pose son regard sur les mains du cadavre. Elles sont fines. Un des doigts porte une bague qu'il reconnaît : c'est celle qu'il avait offert à Claire ! Claire ! Son visage est méconnaissable. Dans ses vêtements cramoisis, git son ancienne petite amie. Un hurlement déchirant, inhumain sort de sa gorge. Puis il se met à pleurer. Ses sanglots l'empêchent de respirer. Il retourne son couteau et se l'enfonce dans le cœur.

Est-ce que des personnes confrontées à des actes insoutenables ne doivent-elles pas les reproduire pour s'en défaire, pour chasser leurs démons ?

La violence appelle la violence paraît-il…



FIN








nouvelle n°4
Ethnologue
de  
Fabienne Mirbeau






Fragment d’un journal intime trouvé dans une bouteille brisée sur une plage du nord de la Bretagne, en avril 1976. Seules quelques pages ont pu être déchiffrées. Pour certains historiens, l’auteur serait l’ethnologue Pierre Gauvain, mystérieusement disparu alors qu’il avait été envoyé en mission dans une île de l’Atlantique ne figurant sur aucune carte.

Premier quartier de la lune – Beau temps
Mon pied gauche ne me fait presque plus souffrir. Encore un peu, sous la plante, à cause de la blessure ; elle a beau être ancienne, la cicatrice reste douloureuse.
Si je rentre à Paris, je lancerai la mode, quand une chaussure est usée, tu mets l’autre et ton pied peut se reposer. Jean-Paul adorerait ça, j’en suis sûr. En revanche, les petites, avec leurs talons hauts… Il faudra bien qu’elles les laissent, si elles ne veulent pas boiter, les petites chéries.
Si je reviens…
Si je rentre à Paris… Il me semble que c’est une autre planète. Thèse avec les félicitations du jury, une mission dans une terre vierge. Vous serez le premier. Exceptionnel. Bravo, cher ami.

Et Myrttho qui voudrait me garder…
Depuis le premier jour, elle ne m’a pas quitté. Ils avaient dû lui demander de m’accueillir et s’occuper de moi, je suppose. Cela dit, elle ne me quitte pas, mais elle n’a jamais rien demandé d’autre. Elle vient me réveiller, me chercher pour aller marcher, m’accompagne. Mais, rien d’autre. Pas plus mal.
Il ne s’est rien passé pendant le jour. Je suis fatigué.

La lune augmente doucement – Beau temps encore
Aujourd’hui, nous avons marché dans l’herbe, nous nous rapprochons du château de pierres. J’ai déjà dit cela. Mais je ne m’y habitue pas. Plus on avance, plus le château semble s’éloigner. Et puis ce n’est même pas un château, et eux, qui ne veulent rien entendre. Avancer, toujours avancer : « Tu verras, on arrivera », ou quelque chose d’approchant.
Elle est émouvante, Myrttho, avec ses petites mains. Quand elle parle, on dirait des marionnettes. Dire que je m’y ennuyais, quand j’étais petit, aux Marionnettes !
Paris, jardins du Luxembourg, 1953. Je pleurais à chaque fois. Pauvre maman.
Pauvre Myrttho, elle n’a l’air de ne rien vouloir, mais si elle savait que je lui préfère son frère, elle me tuerait.
Et avec quoi ? Ils n’ont pas d’armes ! Elle m’étranglerait, les autres l’aideraient, ou on me balancerait de la falaise, ou on me ligoterait dans une barque, sans rames ni voiles. Difficile à imaginer. Ils ne sont jamais fâchés, jamais en colère. Après tout Graigne lui ressemble beaucoup, mais rien ne prouve qu’il soit son frère. Leur silence m’épuise.
Jean-Paul ne me ratera pas : « Mais mon chéri, tu as dû être content, toi qui n’aimes pas les gens qui parlent fort ».
Jean-Paul. Est-ce que je te reverrai ? Ce vieux truc de mettre une lettre dans une bouteille. Et quand bien même, il n’y croirait pas. Et puis la côte est très éloignée, je ne p…

Hier, je n’ai pas pu continuer, le jour tombe assez tôt. Il fait toujours beau, mais j’ai l’impression qu’il fait plus froid. Et puis, j’ai mal au pied gauche.
JE VEUX PORTER MES DEUX CHAUSSURES EN MEME TEMPS !
Je ne pourrai pas y aller, sur la côte.
Ce sont des fous, ces gens-là. Parler par signes, alors qu’ils savent chanter. Et pas de calendrier, pas de lumière… A ne pas mettre dans mon rapport, ça ! Ce serait mal vu. La neutralité bienveillante est un minimum. Pas de risque, je ne l’ai même pas commencé, mon rapport.
Me faire accepter. Ça n’a pas été difficile. Un sourire et « Viens », a dit Myrttho. On aurait dit un récitatif d’opéra… mais avec son filet de voix, c’était plutôt drôle.
C’est la chaussure droite qu’ils m’ont prise, je m’en souviens. Combien de temps ? Il me semble que c’est la deuxième fois que je vois les jours raccourcir. Le premier hiver était bien dur. Myrttho m’avait un peu réchauffé.
« Restez six mois. Davantage, si vous le souhaitez. Envoyez-nous vos rapports. Prenez des notes pour un livre. La chance de votre vie. »
« Je t’attendrai », avait dit Jean-Paul et ses mains qui disaient que c’est surtout quand je suis là, qu’il m’aime. Il me manque, l’imbécile. Je ne suis pas sûr de lui manquer autant. Et puis, ils doivent tous me croire mort.

La lune est presque pleine – Il fait très froid, il y a du brouillard
Le temps m’aide à me souvenir que nous sommes quelque part sur l’Atlantique. Un vrai climat breton. C’est bien la seule chose qui me rappelle Avant. Et s’ils mentaient, s’ils savaient lire ? Et si c’était eux, qui m’étudiaient. Et s’ils lisaient en cachette tout ce que j’écris. Quand je dors.
Ils n’ont même pas de bougies, on n’y voit rien dans leur nuit.

La lune est toute ronde
Je ne pourrai jamais rédiger mon rapport. Je n’ai rien à dire, sinon que j’ai peur et que j’ai froid.
Les yeux bleus de Graigne m’aident à tenir le coup. Ses yeux bleus, pas seulement. L’autre jour, j’ai essayé, je l’ai caressé, un peu, la fesse gauche. Il a ri. Il est parti. Pas le temps de rêver. Myrttho est arrivée et m’a caressé la fesse gauche. Est-ce que vraiment personne ne comprend ?

C’est de l’autre côté, maintenant, qu’il manque un petit morceau à la lune. Il fait toujours froid
Et puis, je dors toujours avec mon journal sous le matelas. Je pense leur avoir fait croire que c’était la coutume dans les pays des Terres, comme ils disent.
Le soleil sur cette herbe bien grasse, c’est magnifique. Et le château de pierres éclairé comme ça est très beau. Les arbres ont des teintes superbes. Pour un peu…

Il faut bien que je finisse ma phrase avant de partir marcher. Je voulais dire : pour un peu, je me serais cru chez moi. La nature n’est pas bien différente, après tout.
Ils vont venir me chercher. Je suis toujours le dernier.
Mon pied gauche est en sale état. Vivement qu’on change de pied.

La lune est pleine. Les jours semblent rallonger
J’ai demandé à Graigne s’ils avaient des bateaux. Sans doute que oui, parce qu’il a même dit qu’il me conduirait si je voulais, la nuit « quand dormiront tous », avec sa belle voix de ténor.
Il a posé un doigt sur mes lèvres en chantant tout document « faire silence ». J’étais tout ému. Tout heureux (t’inquiète pas mon gars, je ne suis pas fou, je ne NOUS trahirai pas).

Pleine lune
Encore la pleine lune. Alors ça fait presque un mois que je n’ai pas vu Graigne. Un mois que je n’ai pas écrit. Je ne me suis pas rendu compte. Il me semble que c’était hier. Je me sens bien reposé. Il y a longtemps que je n’ai pas eu mal aux pieds. On ne marche plus beaucoup.
Et voilà, ce soir c’est la pleine lune. « Ce soir, c’est pleine lune, pourvu qu’on ait l’ivresse », m’a chanté Myrttho ce matin quand elle m’a réveillé.
L’ivresse !

Moi je sais bien ce que je ferai : quelques bouteilles d’un bon bordeaux ou encore un sancerre rouge… ou même un moins bon, du gros qui tache, pourquoi pas ? Qu’importe le pinard, pourvu qu’on ait l’ivresse. Et même, au point où j’en suis, du cidre ou de la bière.
Mon Dieu, si jamais un jour Jean-Paul lit ces lignes, même en larmes, il criera à la faute de goût. « Du bon vin ou rien ! Tu me déçois, mon grand ». Je l’entends comme s’il était là.
Oh, je n’aurais pas dû repenser à lui.
Je dis ça, j’y pense tout le temps, mais pas comme ça. Si je pleure, Myrttho va s’inquiéter. Elle n’a pas toujours l’air de comprendre ce que je dis, mais si je pleure, elle ne me lâche plus… C’est par gentillesse, je suppose.
Et moi, je fais déjà comme si j’étais sûr de ne jamais revenir. De ne jamais quitter cette fichue île. Mais pourquoi, c’est impossible ? Je DOIS pouvoir partir. Graigne a dit qu’il  me conduirait aux bateaux. Il avait l’air sincère. « Quand dormiront tous ».
Allons, il faut garder l’espoir.
Allons, il faut garder l’espoir. Tiens, voilà, je vais remplir mon cahier avec ça : il faut garder l’espoir. Des pages entières d’espoir.
En attendant, ce soir c’est la pleine lune. Pourvu qu’on ait l’ivresse. Mais qu’est ce qu’ils attendent ? Pourquoi ce soir ? Ce n’est pas leur première pleine lune. Sûrement qu’il y a un truc spécial pour celle-ci. Mais quoi ?
Je boirais bien un petit verre, tiens, puisqu’on en parle. Ils veulent l’ivresse, mais ici, qu’est-ce qu’ils ont ? Je n’ai jamais vu de vignes, ni la moindre bouteille d’ailleurs, ni même le moindre calumet.
Ah, c’est sûr, les pubs et les fumeries d’opium, ça ne court pas les rues sur l’île. Tu me diras, y’a pas de rues ici. Des chemins, c’est tout. Et encore, on les trace en marchant et on dirait qu’ils s’effacent après.
Pourtant je ne suis pas fou. Myrttho me l’a chanté il y a trois jours et ce matin encore. « C’est pleine lune, pourvu qu’on ait l’ivresse ». C’est ce soir ou jamais.
Et puis leur manie de parler par signes ou de chanter. Moi, j’ai droit au chant, je ne comprends pas leurs signes.
Ils sont fatigants, ils sont fous.
Je suis fatigué, je voudrais rentrer à Paris, reprendre mes cours. Ne pas rester là.
Et voilà. Il ne reste plus grand-chose de ma bonne humeur de ce matin.
Enfin, ce soir, c’est la grande fiesta, la pleine lune et l’ivresse. Peut-être que je comprendrai.
Il y a longtemps que je n’ai pas vu Graigne. Il me manque.

Le ciel est très nuageux. On n’y voit rien. Ni les étoiles, ni la lune
Je crois que c’est hier que j’ai écrit pour la dernière fois. Hier ou avant-hier, quelque chose comme ça. J’ai un sacré mal de tête, du mal à rassembler mes idées. Une brume épaisse dans le cerveau. D’ailleurs, si je n’avais pas relu mes notes, je ne me serais certainement pas souvenu de cette histoire d’ivresse. Je me demande comment ça s’est passé. Ça me reviendra peut-être, mais, pour le moment : rien ! Je vieillis, tiens.
Ce matin, on aurait dit que Myrttho avait pleuré quand elle est venue pour me réveiller. Elle avait les yeux rouges et gonflés. Mais elle n’a rien dit. Pas même qu’il fallait partir ni à quelle chaussure on avait droit. Rien. C’est vrai, il y a longtemps qu’on n’a pas marché, mes pieds sont ravis, mais c’est bizarre. Le château de pierres n’a plus l’air de les occuper, pourtant, on n’y est jamais arrivé. Enfin, pas moi, ni Myrttho, je crois. D’ailleurs, je ne sais même plus où il se trouve, il me semble pourtant qu’on le voyait depuis le campement. Il y a longtemps.
Longtemps aussi que je n’ai pas vu Graigne. C’est dommage. Il m’aidait à vivre. En fait, depuis le jour où je lui ai caressé la fesse gauche. Caressé. Voulu caresser, plutôt. Depuis, je ne l’ai pas revu. Mais ce ne sont pas toujours les mêmes zozos que je vois depuis que je suis là. Des zozos disparaissent, de nouveaux apparaissent. « …Zozo, si tu tombes, un zozo sort de l’ombre à ta place »… *
Plus de zozotes que de zozos, d’ailleurs…
Et bravo pour les promesses. Je le retiens, le beau gosse de l’île. Je sens qu’il faudra que je me débrouille seul si je veux trouver un bateau. D’abord, aller jusqu’à la côte.
Je ne sais pas où est passée Myrttho ce matin, d’habitude, elle ne me quitte pas... Pauvre Graigne. Ils ont dû l’envoyer en mission je ne sais où pour l’éloigner de moi. Ou au Goulag ! Des fois, je me dis qu’au moins, au Goulag, on sait où on est.
J’ai fait un drôle de rêve, un type ligoté dans une barque. Pas de rames. Pas de voiles. Aucune chance. L’océan, ici, c’est quelque chose. Et on est trop loin de la terre. Myrttho était aussi dans mon rêve. Elle pleurait.
Ça aussi, ça me reviendra peut-être, mais pour le moment, j’ai pas grand-chose. Pas plus mal parce que quelle horreur, ce rêve.
C’est drôle, c’est la première fois que je pense sérieusement qu’il ne faudrait pas qu’ils lisent mon journal. J’espère qu’ils ne l’ont pas fait. J’ai peur. Ce serait terrible. Mais non, rien n’a changé dans leur comportement, ils auraient forcément dit quelque chose s’ils l’avaient trouvé. Enfin, j’espère.
Je me débrouillerai pour le faire disparaître, c’est indispensable, mais pour le moment, il faut absolument que j’écrive pour mettre mes idées au clair. Je dois réfléchir à la manière…
Ça m’épuise, tiens tout ça.
Apparemment, ils ont des barques, enfin, dans mon rêve… Mais alors pourquoi Graigne ne m’a rien dit. Je ne sais plus, je n’y arrive pas. Bizarre, ce rêve. Je ne me souviens de rien. Mais je n’arrive même pas à me souvenir comment je suis venu ici. Je me demande comment j’ai fait pour écrire ma thèse parce que maintenant, je ne suis même plus capable de réfléchir.
Donc je


Nous avons dû abandonner l’Etranger-du-pays-des-terres. Il n’a rien compris. On ne peut plus le garder. Et puis, à cause de lui, il a fallu nous séparer de Graigne, mon frère, mon bien-aimé, mon seul amour.
Les chefs n’ont rien voulu savoir. J’ai eu beau pleurer : Graigne devait être éloigné. Impossible de contrevenir à la loi. Je les ai suppliés de ne pas le ligoter dans la barque, comme les autres. Au moins cela. Je leur ai dit qu’il n’avait rien fait, que seul l’Etranger. Et que lui, Graigne, il était presque des nôtres. Que ce n’était peut-être pas vrai, ce qu’avait écrit l’Etranger.
J’ai tellement pleuré. Rien à faire. « La loi est la loi », a dit Celle-qui-sait.
J’écris sur le journal de l’Etranger, pour une fois que j’ai de quoi écrire. Dès le premier jour, j’ai su. Et lui qui le cachait sous son oreiller, le pauvre. J’ai eu pitié, alors je n’ai rien dit. Après, j’ai eu peur qu’il me prenne Graigne. Mais c’est nous qui l’avons pris, c’est nous qui l’avons rejeté. Je me déteste, je les déteste tous. Tant pis pour l’Etranger, il n’a que ce qu’il mérite.
Si je peux, je mettrai les pages avec lui dans la barque. Comme ça, si ceux des Terres le trouvent, ils pourront réfléchir, puisque c’est leur manie, réfléchir. Et puis, ils écriront des livres. Ça aussi, ils aiment.
Ce soir, on lui donnera les herbes. Il ne se rendra pas compte. J’en mettrai plus qu’hier, pour être sûre. Il se réveillera bien assez tôt.


* Phrase rayée sur le manuscrit.
 







 
 
 
 

3 commentaires:

  1. Les deux nouvelles sont correctement écrites, intrigantes. Choix difficile, mais je donne mon vote à Françoise. L'ambiance de sa nouvelle est plus oppressante, mieux définie.

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  2. Oui pareil, les deux sont très bien! Bien que je trouve l'histoire de Fabienne un peu trop complexe dans sa conception (après c'est un gage de talent, mais pour des lecteur amateur, c'est un peu dur de suivre) celui de Françoise beaucoup plus simple dans sa conception mais arrive a créer un ambiance particulière et prend son temps pour mettre en place l'histoire, j'aime beaucoup!
    Ma voix va à Françoise, mais bon travail aux deux auteurs!!!

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  3. Je trouve les deux bien écrites, mais "Ethnologue" est un peu imprécise, il faut une lecture attentive pour la comprendre, ce qui n'est pas un défaut, loin de là, mais une difficulté à entrer dedans. Un peu dommage, car elle est très originale.

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