"Si l'art n'a pas de patrie, les artistes en ont une." Camille Saint-Saëns

"Un seul rêve est plus puissant qu'un millier de réalités." J.R.R. Tolkien

Nouveau Monde 12 : avancement du numéro

NOUVEAU MONDE n°12 "Les Voyages Extraordinaires du Steampunk" : état d'avancement du numéro
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samedi 12 janvier 2013

Tournoi des Nouvellistes - Quart de finale n°3 : Christian Perrot / Scalp



Vous trouverez ci-dessous le planning du tournoi actualisé. Cliquez sur l'icône pdf pour le visualiser.





Pour en savoir plus sur les auteurs, rien de mieux que de se rendre sur leur site / blog / page facebook. 
Pour connaître les adresses, 
rendez-vous à cet endroit.


Jérémy Semet vient de remporter le 2ème quart de finale avec 65,79 % des votes (25) contre 34,21 % (13 votes) pour son adversaire, Doris Facciolo. Bravo ! Il est qualifié pour le 3ème tour.

Le 3ème quart de finale du Tournoi des Nouvellistes s'ouvre aujourd'hui : Long Sommeil de Christian Perrot contre Destination incorrecte de Scalp. Lisez ou relisez les deux nouvelles et votez ensuite, grâce au module situé tout en bas de cet article, pour votre texte préféré. Vous avez une semaine, jusqu'au vendredi 18 janvier 2013, 23h59, pour voter. Celui qui aura obtenu le plus grand nombre de votes l'emportera et sera qualifié pour le tour suivant tandis que son concurrent sera éliminé.

N'hésitez pas à donner votre avis sur ces nouvelles dans un commentaire, en fin d'article. Les auteurs attendent avec impatience vos retours sur leurs textes, c'est important et constructif pour eux. Pour cela, cliquez sur le titre de l'article pour voir ce dernier en entier et descendez jusqu'en bas. Un espace réservé aux commentaires s'y trouve.

Bonne lecture et bon tournoi à tous !  


Quart
de finale
n°3



 
Long Sommeil
de
Christian Perrot



La conscience revint avec une réticence manifeste. En aucune façon à la manière d’un dormeur s’éveillant et disposant, peu ou prou, de la plus grande partie de ses facultés dès ses yeux entrouverts. Non, plutôt par paliers, comme ceux accomplis par un plongeur en eaux profondes revenant à la surface par étapes successives afin d’éviter l’embolie.
La première sensation ressentie fut un froid intense. En effet, le dormeur ne sentait plus ses membres. Ces derniers semblaient être taillés dans du marbre glacé. Ensuite vint l’impression d’être aveugle ou, du moins, de se trouver plongé dans des ténèbres insondables. L’étouffement vint en dernier, accompagné par une peur panique de mourir.
L’homme se débattit un long moment tout en luttant pour recouvrer rapidement l’usage de ses membres engourdis. Il éprouva des difficultés à ramener ses mains vers son visage tant l’exigüité des lieux l’enserrait de toutes parts.
Un temps incroyablement long plus tard, des doigts tremblant se refermèrent sur du tissu qu’ils arrachèrent aussi vite que possible. Désormais libre d’entrave, la bouche s’ouvrit toute grande tandis que les poumons se gonflaient de nouveau d’air vital. Un horrible remugle de décomposition afflua dans la gorge masculine, emplissant ses narines et occultant totalement les autres sens. Une nausée acide balaya cette sensation pour la remplacer par une autre, à peine moins désagréable.
Une nouvelle fois, le dormeur se débattit pour parvenir à se retourner sur le ventre. Son estomac se rebella et n’expulsa qu’un peu de bille. Difficile de vomir lorsque l’on a plus mangé depuis des jours, sinon plus. L’homme s’ébroua puis essaya de se redresser sur les coudes. Son dos heurta un objet solide.
Le cœur étreint par une sombre angoisse, le dormeur pivota derechef sur le dos. Ses mains s’élevèrent vers le haut, s’appliquant sur une courte voute surplombant le corps allongé. Son sens du toucher s’avéra perturbé par la présence de tissu sur les doigts, peut-être des gants. Dans l’obscurité sans faille régnant sur les lieux, l’homme eut fort à faire pour parvenir à libérer sa peau.
Ceci accompli, il tendit de nouveau ses doigts devant lui. Un objet de bois le dominait, pire encore, il l’englobait entièrement. Un frisson glacé glissa le long de la colonne vertébrale du dormeur. Il se trouvait enfermé dans ce qui ressemblait beaucoup à un sarcophage. Ce qui expliquait enfin ses difficultés à se mouvoir ainsi que l’absence de lumière.
Ne pas céder à la panique semblait être la seule arme utilisable. Se concentrant au mieux pour réguler sa respiration, il posa ses paumes à même le couvercle qui le surplombait puis il poussa. Certes, rien ne bougea en apparence, pourtant, un infime courant d’air circula un bref instant dans le cercueil. Rassemblant ses forces, le dormeur réitéra son geste, joignant ses genoux dans la lutte contre le poids du couvercle.
Un craquement retentit soudain à la manière d’une porte brisée par la force d’un bélier manié par une armée en colère. Si les ténèbres demeurèrent inviolées, de l’air baigna l’homme. À son grand désarroi, l’horrible odeur de charogne fut remplacée par celle d’une poussière séculaire. Une bien maigre avancée. Les doigts de l’homme tâtonnèrent jusqu’à trouver la brèche qui venait de se créer dans le couvercle de bois. Une pression supplémentaire et l’ouverture s’agrandit encore en devenant suffisante pour le passage d’un être humain. Ce dernier put enfin s’asseoir sur son séant et parcourir des yeux son environnement. En pure perte, hélas, puisqu’une nuit sans faille perdurait sur les lieux.
Toujours luttant contre la panique qui se tenait à l’affût derrière son être conscient, l’homme laissa courir ses doigts sur le sarcophage où il se trouvait. Ses sens ne l’avaient pas trompé, il s’était éveillé dans un cercueil de bois sans doute déposé dans une tombe fermée. Une situation plutôt déplaisante. Pourtant, le fait même d’être en vie renforçait l’espoir d’en sortir.
À l’aide de son seul sens du toucher, l’homme prit un temps indéterminé, mais interminable pour son esprit, avant de parvenir à se laisser glisser au sol. Chancelant un instant sur ses jambes sans force, il dut prendre appui sur le sarcophage pour ne pas tomber. Après de longues minutes de préparations tant mentales que physiques, il osa mettre un pied devant l’autre. Son premier pas fut un désastre !
Heurtant sans ménagement un obstacle métallique, il perdit l’équilibre et bascula en avant. En essayant de se rattraper, il emporta avec lui d’autres objets qui tintèrent en heurtant le sol en même temps que lui. Groggy, l’homme fut pris d’une toux causée par la poussière et qui le laissa pantelant. Désormais allongé au milieu de nombreux objets indéterminés, il dut se contraindre à attendre que sa respiration reprenne un rythme correct avant de se redresser.
Ses bras tendus devant lui frôlèrent bientôt une paroi. Un mur de pierre froide qui semblait creusé par de fines rayures ; peut-être des dessins taillés à même la roche. Suivant cette bordure solide, l’homme avança lentement. Avec d’infinies précautions, il progressait en poussant du pied tous les obstacles rencontrés sur sa route. Ce mouvement parut durer une éternité. Hélas ! sans apporter de réponse aux multiples questions de l’unique occupant des lieux. Il devenait évident qu’il se trouvait dans un tombeau fermé de toutes parts par des murs de pierre. Aucune sortie ne semblait exister.
Constatation qui ébranla l’âme du prisonnier. S’était-il donc éveillé seulement pour mourir de faim et de soif dans les ténèbres d’une tombe ? Tout bien réfléchi, il ne se souvenait même plus de son nom ni du pourquoi de sa présence en ce lieu déserté. Avait-il été malade ou blessé dans une quelconque guerre ? Avait-il été considéré comme décédé et enterré dans les honneurs dus à son rang ?
Oui, il jouissait d’une certaine prestance avant son long sommeil. Un fait évident ! Il se trouvait au-dessus des autres, plus haut que le peuple, plus respecté que les prêtres, presque l’égal d’un dieu ! Mais, en ce cas, pourquoi son réveil en ces lieux sordides respirant la mort ?
Tandis que ses idées confuses s’entremêlaient dans son esprit enfiévré, il crut entendre un bruit proche. Tendant l’oreille, il se concentra sur le son pour mieux en déchiffrer la provenance. Oui, cela n’était pas le fruit de son imagination, quelqu’un utilisait un marteau. Le bruit caractéristique de moellons chutant au sol renforçait son hypothèse : un mur de pierre était brisé par la force. On venait donc le libérer !
Finalement, il s’était inquiété pour rien. Ses fidèles ne l’avaient pas oublié. Dès son éveil, ils s’étaient élancés pour l’aider. Soudain, la mémoire lui revint en bloc, telle une onde déferlante échappée d’un barrage brisé. Oui, en son temps, il avait bien été divinisé. Et pour cause : il était pharaon. Se redressant tandis que ses muscles se durcissaient sous une brusque poussée d’adrénaline, il bomba le torse en se tournant vers la paroi. Derrière, il entendait toujours le bruit des outils qui allaient le libérer.
En pensées, il imaginait déjà l’accueil triomphal de ses ouailles. Les prêtres seraient félicités pour leurs dons divinatoires car ils avaient cru au retour d’entre les morts de leur souverain. Les préposés à l’embaumement ne seraient pas oubliés puisque leur dextérité et leurs connaissances avaient rendus possible le réveil de leur maître. Quant aux autres, les membres du bas peuple, ils seraient transcendés de joie en recouvrant leur dieu. Peut-être ce dernier les remercierait-il en leur ordonnant de construire une nouvelle pyramide. Plus grande que la présente, plus grandiose, plus décorée…
Dans un craquement digne de l’explosion d’un volcan, un pan entier du mur bascula en avant. Perdu dans ses rêves, l’ancien pharaon se retrouva pris sous le bloc rocheux qui l’écrasa à la manière d’un vulgaire insecte sous le pied d’un promeneur insouciant.

Inconscient de leur acte irréfléchi qui venait de coûter la vie au récent ressuscité, les pilleurs de tombes pénétrèrent dans le saint des saints avec la convoitise dans le regard en découvrant un amoncellement d’objets où l’or dominait. Ils foulèrent aux pieds les débris du mur qu’ils venaient de détruire et sous lesquels s’agrandissait une flaque de sang frais. Ultime vestige d’un pharaon revenu de l’au-delà…





Destination incorrecte
de
Scalp



« Numéro 8465 » déclame une voix métallique sortie de nulle part.
Personne ne bouge dans la vaste salle d’attente au sol recouvert d’une lourde moquette rouge. Assis sur de larges banquettes au confort spartiate, les clients patientent après avoir pris leur ticket à l’entrée, à la borne automatique.
La préposée à l’accueil, un bonnet E au décolleté plongeant surmonté d’un sourire éclatant de fraîcheur, soupire et appuie à nouveau sur le bouton d’appel.
« Numéro 8465 » répète la voix enregistrée.
Au cinquième rang sur la gauche, un homme vêtu d’un par-dessus gris relève brusquement la tête et ferme son livre, qu’il se cale sous le bras. Il empoigne nerveusement un porte-document en cuir de Lashk et se précipite vers l’hôtesse. Il affiche une mine contrite et balbutie des excuses que son interlocutrice ignore superbement.
          Numéro 8465 ? se contente-t-elle de demander d’un air absent.
          Oui, c’est bien moi, tenez, répond-il en tendant son ticket. Je suis Herbert Léonard.
          Porte de droite derrière moi, continue Miss bonnet E en lui remettant un galet guideur ovale et orné d’un petit bouton blanc, sur lequel est inscrit « bureau X_534-eB ».
          Euh… Merci, dit Herbert en décrochant les yeux du décolleté de la jeune femme.
J’aurais dû emporter mon bracelet caméra, se morigène-t-il en se laissant guider par le galet que vient de lui donner l’hôtesse d’accueil. Ou plutôt non, j’ai bien fait. Cela aurait été une perte de temps. Herbert, n’oublie pas pourquoi tu es là !
Il franchit alors une porte aux battants faits de cuivre brut et cesse aussitôt de penser à la poitrine généreuse dont il ne prendra jamais la moindre photographie en gros plan. Le gigantesque hall dans lequel il vient de pénétrer a beau être réputé dans toutes les Galaxies, il ne s’attendait pas à une telle splendeur: le plafond atteint une hauteur vertigineuse. D'ailleurs, des nuages égarés tutoient la fresque peinte à la main sur la voute centrale par le célèbre artiste Vénusien Lar’Ianus. Les semelles en cuir de ses chaussures montantes – à la mode du siècle précédent – claquent sur la titanesque dalle de marbre blanc importé de Karrar, petite planète minière de la périphérie. Des statues dorées à l'or fin et encadrées d’imposantes colonnades ponctuent à intervalles réguliers les murs de la salle. Herbert sort le guide touristique de la région, qui consacre tout un chapitre au siège social de la société des Déménageurs de l’Extrême. À lire en page trois : « La salle cuivre, ainsi nommée d’après la porte qui y donne accès, ne manque pas d’attraits bien au contraire. Notamment, vous ne pourrez manquer d’être ébloui par le sol fait d’un unique bloc de marbre de Karrar, dont le poids est estimé à près de trois mille tonnes. Les frais de transport à eux seuls auraient forcé une partie des planètes membres de la Confédération Stellaire à se déclarer aussitôt en faillite. Les très nombreux espaces clients qui parsèment les dix hectares de la salle cuivre, quant à eux, vous accueilleront sur des fauteuils particulièrement confortables, en bois véritable de Pnamur, essence rare et recherchée. Enfin, chacun des bureaux individuels est englobé dans un champ de dispersion de Hulln, qui vous dissimulera aux yeux et aux oreilles des indiscrets. »
Herbert referme le guide et lève la tête vers le plafond au moment où un chiroptère le survole. Ces petits trains volants permettent aux employés d’atteindre leur poste de travail, et aux clients de se rendre au bureau qui leur a été assigné. Herbert enfonce finalement le bouton central de son galet guideur et un plan en trois dimensions se matérialise sous ses yeux. « Le bureau X_534-eB se trouve à cinq cents mètres de vous. Veuillez suivre la flèche ». Une ligne jaune terminée par une pointe en forme de V apparaît devant Herbert et lui indique la direction à suivre. Zut, je ne vais pas avoir besoin de prendre le chiroptère, se dit-il, dépité. Il fait d'ailleurs bientôt face à un dôme argenté, englobé par une membrane irisée sous l’action du champ de Hulln. La porte s’ouvre avec un chuintement et Herbert pénètre dans la pièce. Une jeune femme l'observe, un léger sourire placardé sur son visage aux traits fins. La robe blanche encadrée d’un liseré doré dont elle est revêtue ne semble pas faite pour dissimuler ses atouts généreux. Bonnet C, mais vraiment très joli, songe Herbert tandis qu’elle se lève pour lui désigner d’un geste ample un fauteuil bas, aux larges accoudoirs. Je me demande comment ils habillent leurs employés masculins. Herbert, espèce de voyeur ! lui souffle soudain une petite voix dans sa tête. Tu te trouves ici pour une raison importante, pas pour le plaisir des yeux !
          La Compagnie des Déménageurs de l’Extrême et moi-même sommes heureuses de vous accueillir, Monsieur Léonard. Je m'appelle Miss Missmetti et je serai votre conseillère attitrée tout au long de votre aventure à nos côtés. Je suppose que vous connaissez notre activité, sinon vous ne seriez pas devant moi, dit-elle en lui tendant plusieurs plaquettes et prospectus sur papier glacé.
          Oui, je connais tout ça, marmonne Herbert.
          Vous savez donc que nous ne nous occupons pas du simple transfert de vos meubles et objets personnels d’une planète à la suivante, fut-ce d’un bout à l’autre de la Confédération. Le plus souvent, nous prenons en charge le déplacement de villes entières. Mais nous ne nous limitons pas à ce type de défis logistiques. À ce titre, notre slogan parle de lui-même « Votre imagination est notre seule limite ».
          Oui, j’entends bien, Miss… Euh…
          Miss Missmetti. Avez-vous consulté nos tarifs, Monsieur Léonard ? Ils figurent parmi les plus bas du marché, car nous avons totalement automatisé nos process. Nous faisons appel aux modèles robotisés créés par notre filiale spécialisée Rob-Life. C’est une garantie de qualité et de fiabilité. Nous excluons ainsi les erreurs et les défaillances d’origine humaine. Cela nous permet d’afficher une satisfaction client proche de 100% sur la moyenne des deux cent cinquante dernières années. Nous sommes la société de service préférée, toutes planètes confédérées confondues.
          Je connais vos prix, tout à fait, et je dois dire que… commence Herbert d’une voix faible.
          De plus, l’interrompt la jeune femme, vous pouvez également bénéficier d’un échelonnement de vos paiements sur dix ans grâce à notre partenariat avec les établissements de crédit Banka-Sparta. Et selon la portée de votre projet, nous pouvons vous proposer des remises importantes ! Dites-moi tout, Monsieur Léonard. De quelle façon les Déménageurs de l’Extrême peuvent-ils vous aider à concrétiser votre rêve ?
          C'est-à-dire que… Il s’agit du… Du déplacement d’une planète.
          Mais bien sûr ! s’exclame Miss Missmetti. Votre projet est grandiose, monsieur Léonard. Laissez-moi vous dire que vous avez frappé à la bonne porte ! Nous disposons précisément de plusieurs équipes spécialisées dans ce type d’évènement. Ce qui pourrait paraître hors du commun pour la concurrence fait désormais partie de notre travail quotidien !
          Non, vous ne comprenez pas. Le déplacement a eu lieu, mais un incident est survenu.
          Vous voulez dire que vous avez déjà un dossier ouvert ici ? Ou alors que vous avez signé un contrat chez l'un de nos concurrents ? s’étonne la jeune femme en pianotant avec empressement sur son clavier. Je suis désolée, je ne vous trouve pas. Vous vous appelez Herbert Léonard, résident de la planète Makin-3, du secteur de Gilgash, c’est bien cela ?
          Mais le dossier a été enregistré au nom de notre Présidente, Madame Mélina Hugnova. Il s’agit de mon épouse, voyez-vous. Nous nous sommes mariés l’an dernier.
          Toutes mes félicitations, monsieur Léonard ! s’extasie Miss Missmetti en battant des mains. C’est tellement formidable, le mariage ! Je suis encore célibataire, mais comme je vous envie ! Donc, votre projet est enregistré sous le nom de Madame Hugnova. Oui, je l’ai trouvé ! Planète Démandre, secteur Gilgash également. Ah… Je vois, dit-elle avec un air sombre. Démandre, bien sûr.
          Oui. Comment expliquez-vous ce qui s’est produit ? Je croyais que vous étiez d’une fiabilité hors de pair ? s'exclame Herbert en se penchant en avant.
          Voyons monsieur Léonard. Vous savez aussi bien que moi que personne n’est capable de détecter à l’avance la formation d’un trou noir. Comment pouvez-vous nous le reprocher ?
          Ce trou noir existait déjà quand je n’étais qu’un enfant ! Vous vous êtes trompés de direction, le voilà le problème ! Vous deviez déposer la planète de l’autre côté de la galaxie ! À l’opposé, donc ! Ne vous moquez pas de moi !
          Allons, calmez-vous monsieur Léonard, et rassurez-vous. Notre S.A.V. réalise des merveilles, ils auront forcément une solution à vous proposer, ne croyez-vous pas ? Attendez, je vais vous donner un nouveau galet guideur. Ils ne sont pas loin.
          Ah, parce que vous avez un service médical qui se charge des résurrections ? La planète a été engloutie, dévorée, annihilée par ce cadavre de supernova ! Et tous ses habitants avec elle !
          Oui, vous faites partie des derniers survivants, c’est embêtant. Je me souviens, à présent : vous rentriez de vacances sur une frégate stellaire de classe Navigon lorsque le déménagement a eu lieu, c’est bien cela ? C’est écrit dans le rapport sur l’incident, là.
          Je n’étais pas en congés, non. Nous préparions l’arrivée de la planète dans son nouveau secteur. C’était une mission diplomatique.
          Que sont donc devenus les autres survivants ? Ceux qui vous accompagnaient, je veux dire.
          Certains sont morts dans des accidents. D’autres sont devenus fous. Je suis le dernier à avoir gardé les pieds sur terre. Enfin, je crois. Si j’étais paranoïaque, je me demanderais d’ailleurs jusqu’à quel point votre société n’est pas impliquée dans ces décès…
          Oui, bien sûr, je comprends. Pour en revenir à votre idée, la résurrection ce n’est pas pour tout de suite. Nous pouvons certainement faire quelque chose pour vous. Demi-tarif sur votre prochain projet, peut-être ?
Herbert regarde la jeune femme avec de grands yeux. Mais elle se fiche de moi, ou quoi ? songe-t-il, atterré.
          J’y pense ! s’exclame Miss Missmetti. Vous devez être en recherche d'un nouveau logement, puisque Démandre n’existe plus. À moins que vous ne comptiez ré-emménager sur votre planète natale, l’une de nos filiales possède un catalogue très fourni de logements, et ce dans toutes sortes de secteurs parmi les plus en vue.
Miss Missmetti se lève et contourne le bureau pour se rapprocher d’Herbert. Elle tient un tube métallique dans la main. Un émetteur vidéo. Que veut-elle me montrer, cette idiote ?
          En guise de dédommagement, nous vous proposons de choisir votre nouveau cadre de vie. Gratuitement ! Dans la limite d’un budget maximum raisonnable pour une personne seule, bien sûr. Regardez donc par vous-même, dit-elle en activant l’émetteur devant les yeux d’Herbert.
Tout d’abord, il ne se passe pas grand-chose. Une image floue, brouillée, un flash lumineux suivi d’un bourdonnement diffus qui emplit progressivement les oreilles d’Herbert. Puis, plus rien. Il ne sent pas son corps basculer du fauteuil sur le côté et s’écraser au sol avec un son mat. Il ne voit pas Miss Missmetti se pencher vers lui avec un étrange sourire amer et lui enfoncer une seringue dans le bras.

*

          Pauvre bougre, dit l’infirmier en regardant l’homme recroquevillé sur son lit. Je ne sais pas comment je me sentirais, si j’étais le dernier survivant d’une planète entière. Tu imagines, Mac ? demande-t-il à son collègue, qui s’apprête à nettoyer le corps tremblant d’Herbert Léonard. Dix milliards de morts, et toi tu es là comme un imbécile, debout et bien vivant au milieu d'un vaste cimetière. C’est un coup à regretter de ne pas avoir fait partie de la liste des victimes… Il y a de quoi devenir fou.
          Ce n’est pas le seul habitant de Démandre à être encore en vie, Théo. J’ai une amie qui travaille à la clinique psy du Gueffroy, sur la planète Elisandre du secteur d’à côté. Ils en ont quatre dans leur service de soin aux personnes mentalement attardées. Un dernier est hospitalisé ici même, au quatrième étage.
          Les catatoniques ? Tu m’as l’air bien informé, Mac.
          Ouais, je me tiens au courant et c’est tout. Bon, tu m’aides où tu attends la pause ?
          Ne t’énerve pas, Mac. Je suis encore là et je fais ce que je peux pour te donner un coup de main, je te signale. Mais tu penses que les Déménageurs de l’Extrême ont pu commettre une erreur ? Il paraît que c’est de leur faute si la planète a été dévorée par un trou noir.
          C’est des conneries, tout ça. C’est une autre société qui leur avait piqué le contrat sous le nez, en fait. Déménage-Éco, ils s’appellent. « Éco » pour « économique ». Tu parles. C’était leur premier gros coup, mais vu comment ils se sont plantés ils ne risquent pas d’avoir de nouveaux clients de sitôt.
          Oui, à leur place, je mettrais la clé sous la porte et je me cacherais en périphérie chez les sauvages, renchérit Théo, convaincu par la version de Mac.
          C’est raté. Ils sont en prison et quand ils sortiront de leur trou ce sera pour sauter dans un cercueil.
          Dix milliards de victimes, quand même. La peine de mort, c'est le minimum. Ah ! s’exclame Théo en entendant sa montre émettre une petite musique. C’est l’heure de ma pause. Désolé, Mac. À tout à l’heure, hein ?
          C’est ça, ouais, laisse-moi me démerder avec le patient, comme d’hab’, grogne Mac en regardant son collègue quitter la pièce puis revenir en arrière l’espace d’un instant.
         Ça ne t’a pas dérangé tant que ça avec la jeune, si ? s’esclaffe Théo avant de s’éloigner dans le couloir.
Resté seul dans la chambre, Mac se tourne vers Herbert. Il débranche l’électrocardiogramme puis dévisse lentement le goutte-à-goutte relié au bras du patient prostré. Il en remplace ensuite le contenu par une poche remplie d’un liquide transparent avant de le remettre en place, toujours aussi soigneusement.
          Désolé, mon gars. Rien de personnel, hein, mais les ordres c’est les ordres. Faut bien vivre, dit l’infirmier en observant le visage d’Herbert se figer puis se contracter sous l’effet d’une douleur soudaine.
Mac intervertit à nouveau les poches du goutte-à-goutte et rebranche l’électrocardiogramme. Dans la salle des médecins de garde, il n’y a personne pour voir clignoter l’alarme de la chambre 36. Herbert Léonard, trente-six ans, ex-résident de la planète Makin-3, est déclaré en état de mort cérébrale deux heures plus tard ce mardi 4 novembre 2324, par le médecin-chef de l’hôpital Lania du secteur de Gilgash.
   Ainsi va la vie.



 

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