"Si l'art n'a pas de patrie, les artistes en ont une." Camille Saint-Saëns

"Un seul rêve est plus puissant qu'un millier de réalités." J.R.R. Tolkien

Nouveau Monde 13 : avancement du numéro

NOUVEAU MONDE n°13 "Révolution" : état d'avancement du numéro
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samedi 26 janvier 2013

Tournoi des Nouvellistes - Demi-finale n°1 : Solenne Pourbaix / Jérémy Semet



Vous trouverez ci-dessous le planning du tournoi actualisé. Cliquez sur l'icône pdf pour le visualiser.




Pour en savoir plus sur les auteurs, rien de mieux que de se rendre sur leur site / blog / page facebook. 
Pour connaître les adresses, 
rendez-vous à cet endroit.



Record battu ! 112 votes ! Merci à tous !

Le dernier demi-finaliste, ou plutôt la dernière demi-finaliste est Alizée Villemin, gagnante (61 votes / 54,46 %) du 4ème quart de finale qui l'opposait à Caroline Romain (51 votes / 45,54 %). Bravo à toutes les deux pour ce très beau duel ! Alizée reviendra au prochain tour.


Les demi-finales du Tournoi des Nouvellistes s'ouvrent à présent. Pour la première,  The Last Day on Earth de Solenne Pourbaix sera opposée à Ô Sombre Héraut de Jérémy Semet. Lisez ou relisez les deux nouvelles et votez ensuite, grâce au module situé tout en bas de cet article, pour votre texte préféré. Vous avez une semaine, jusqu'au vendredi 01 février 2013, 23h59, pour voter. Celui qui aura obtenu le plus grand nombre de votes l'emportera et sera qualifié pour le tour suivant tandis que son concurrent sera éliminé.

N'hésitez pas à donner votre avis sur ces nouvelles dans un commentaire, en fin d'article. Les auteurs attendent avec impatience vos retours sur leurs textes, c'est important et constructif pour eux. Pour cela, cliquez sur le titre de l'article pour voir ce dernier en entier et descendez jusqu'en bas. Un espace réservé aux commentaires s'y trouve.

Bonne lecture et bon tournoi à tous !  


Demi-finale
n°1



 
The Last Day on Earth
de






22/03/2012 : C'est fabuleux ! Je viens de faire ma prise de sang et... je suis enceinte ! Cette fois c'est bon ! Après tout le mal qu'on s'est donné, les inséminations, les traitements hormonaux... Je suis enfin enceinte ! Naturellement, je préfère pour l'instant ne pas le dire à mes parents, Bertrand partage mon avis... On ne sait jamais. La dernière fois, ils étaient si heureux, la perte du bébé les avait presque plus traumatisés que moi.

J'espère qu'il n'y aura pas de soucis cette fois-ci. Après deux fausses couches, même si là, je suis bien mieux suivie et entourée, je ne peux m'empêcher d'avoir peur. Mais le médecin me l'a dit, quand je serai enceinte de trois mois, on pourra se détendre. Je lui confiance, elle est très douée. 

J'espère aussi que ça ne posera pas de soucis au travail. Depuis qu'on a changé de patronne pour un patron, je suis un peu méfiante. Il n'avait pas l'air très sympathique et j'ai un peu peur qu'il me renvoie. Bertrand dit qu'il peut toujours essayer, s'il fait ça, il le colle devant le juge ! Je trouve ça amusant ! J'imagine bien mon super héros de mari du haut de son petit mètre soixante-dix avec ses cheveux blonds et sa gueule d'ange, attraper mon gros patron adipeux par sa queue-de-cheval pour le traîner au tribunal ! Hihi ! 

En tout cas, je l'ai rarement vu aussi heureux. Il faut dire que vu l'ambiance à son travail dernièrement, je comprends que la moindre bonne nouvelle ou à peu près peut-être bonne nouvelle le réjouisse à ce point. Il sait se raccrocher aux petites choses... Petite chose qui arrachera la tapisserie et fera pipi partout. Oui, si cette fois ma grossesse se passe encore mal, nous prendrons un chiot !


02/05/2012 : Dernièrement j'ai mis les bouchées doubles au travail pour me faire bien voir de mon patron. Malheureusement, je commence à avoir du ventre et cet imbécile m'a dit : « J'espère que vous ne faites que de l'aérophagie, madame Imbert ! Il serait dommage qu'un congé trop long me force à vous remplacer ! » Ça m'a sciée ! « Mais bien sûr monsieur François Maison, il me suffira de chier sur votre bureau et j'irai tout de suite mieux ! » … Bien entendu, je ne lui ai pas du tout répondu ça mais ça m'aurait vraiment soulagée ! Dans tous les sens du terme ! 

Enfin, au moins une bonne nouvelle, j'ai passé une échographie de contrôle et... tout va très bien ! Bertrand était le plus heureux des hommes ! Je le retrouvais comme il y a dix ans quand on flirtait au lycée ! Les yeux pétillants, le sourire radieux. Il a absolument voulu appeler ses parents en premier ! Ils étaient très heureux mais son père préfère rester un peu sur la réserve. C'est amusant, quand je le leur ai appris, c'était plutôt ma mère qui était réservée. Je les comprends, ils ont peur que l'on soit encore tous bouleversés si on devait le perdre. C'est un risque que n'a pas écarté le docteur, mais pour elle, tout se passera bien si on garde un suivi régulier ! Je suis sur un petit nuage et j'ai l'impression que rien ne peut m'atteindre ! Même pas mon abruti de boss !


19/05/2012 : Il semblerait que regarder le journal régional ne soit pas une bonne idée quand on est enceinte. Alors que ça aurait du me laisser de marbre, une nouvelle m'a... fait pleurer. J'ai honte. Pourtant ce n'est rien du tout ! Il n'y a même pas eu de mort ! Même pas un chat écrasé ! Juste une voiture dont le toit a été transpercé par une météorite de deux centimètres ! C'est ridicule ! Mais voilà, ça s'est passé à une trentaine de kilomètres d'ici et je n'ai pas pu m'empêcher de me dire que ça aurait pu être ma voiture ou celle de mon mari... Ou même l'un de nous deux ! Si un si petit machin a pu transpercer un toit de voiture, il devrait pouvoir transpercer un crâne ! Oh mon dieu quelle horreur, j'en ai des frissons partout. Je ne pourrai pas le perdre ! Je tiens bien trop à lui. Après tout ce que nous avons traversé ensemble, il m'a toujours soutenue, toujours aimée, j'ai trop besoin de lui ! Et voilà, je me remets à pleurer... Saloperies d'hormones ! Hier, j'ai même pleuré en regardant Die Hard ! C'est affreux !


15/06/2012 : Et voilà, nous avons pris confiance et acheté les premiers meubles de bébé ! J'ai pleuré à chaque fois qu'on me montrait une table à langer, un pyjama ou des petits chaussons ! Bertrand aussi pleurait mais lui c'était en voyant les étiquettes des prix ! Il est heureux bien sûr mais un peu moins ému que moi. Pour ma part, voir tout ça se concrétiser, me fait une drôle de sensation. Quand on a placé le lit dans la chambre, entre deux pots de peinture, que j'ai déballé les petits vêtements, je me suis sentie très perturbée. D'un seul coup, je me suis posée un millier de questions.

Et si je n'étais pas à la hauteur ? Si je ne savais pas gérer le stress ? Les nuits blanches ? Les couches ? Les pleurs ? Et pourtant j'ai déjà envie de le... ou la serrer dans mes bras, de voir ses mains minuscules serrer mes doigts, sa bouche minuscule téter mon sein, ses pieds minuscules s'agiter sous les chatouilles. Oh non, je pleure encore ! Quelle madeleine en ce moment ! 

Ma mère se moque de moi mais elle était pareille d'après mon père ! Eux aussi, d'ailleurs, ont eu ces doutes, mais il semblerait qu'ils ne m'aient pas jetée au fond d'un lac parce que je braillais trop. Selon maman, se poser toutes ces questions est un bon signe, elle est sûre que je serai une bonne maman, Bertrand un bon papa et elle, une encore meilleure grand-mère ! La mère de Bertrand d'ailleurs a dit qu'elle était bien trop jeune pour être grand-mère et qu'elle ne voulait pas être appelée mamie ! Elle plaisantait bien sûr mais du coup nous avons passé un long moment à trouver des surnoms idiots et nous avons bien ri ! Donc j'ai pleuré. Normal !


04/07/2012 : Je m'inquiétais un peu de ne pas sentir le bébé bouger alors que mon ventre devient de plus en plus... encombrant. Mais en fait, si, c'est bon, ça bouge ! Je suis rassurée ! C'est une sensation en même temps étrange, pas très agréable, et merveilleuse ! Mon bébé est vivant ! Il est vivant et il va bien ! Dans quelques mois il pleurera pour son biberon ou sa couche, il rampera après ses jouets, il passera son BAC (pour ça il y a encore un peu de temps), il nous mettra à l'hospice et paiera nos retraites ! C'est beau ! C'est l'avenir ! Quand je pense qu'un an plus tôt je ne croyais plus à rien, je ne pouvais même plus penser à avancer... Mon avenir se résumait à ma prochaine visite chez le gynéco... Je me sens revivre ! Bertrand a même parlé de refaire une lune de miel quand le bébé serait assez grand pour être confié à ses grands-parents. Lui qui n'avait plus parlé projet depuis ma première fausse couche... J'ai l'impression de redécouvrir que le monde existe et peut être merveilleux, coloré, parfumé, vivant... Comme si nous avions arrêtés de vivre jusqu'à présent. Je n'ai jamais été aussi heureuse ! Je pense déjà au petit frère ou la petite sœur alors que je ne connais même pas encore le sexe de celui-là !


J'ai encore pleuré ! C'est affreux ! Je regardais les infos, tranquillement, et ils ont parlé d'accidents. Il y a eu une pluie de météorites, ils nous en ont fait tout un foin, je ne sais plus pourquoi, mais en tout cas tout le monde était dehors... Et il y a eu deux morts dans la région ! Un homme tué en voiture car une météorite de cinq centimètres à traversé son capot, et un enfant qui regardait ça avec sa famille dans son jardin. Il est mort sur le coup c'est affreux ! Mes parents regardaient cette pluie d'étoiles filantes ! Ça aurait pu leur arriver ! Et depuis quand des foutus cailloux de l'espace nous tombent dessus comme ça ? Aussi souvent ? Quand je pense qu'une famille vient d'être décimée par un fichu caillou ! DEUX familles ! Mais perdre son enfant ainsi, dans un moment de joie... leur peine doit être immense. Si ça nous arrivait à nous, je ne sais pas si je pourrai me relever. Une fausse couche c'est terrible mais au moins, on n'a pas le temps de construire quoi que ce soit avec l'enfant... enfin... l'embryon. Mais là, c'est affreux, il avait neuf ans ce petit garçon ! Il avait toute la vie devant lui ! Toute la vie devant lui... Quelle expression idiote... La preuve que non il ne l'avait pas. C'est injuste et terrible... déjà que Bertrand me dit que je serai une mère poule, là, il est hors de question que mon enfant sorte sans casque ni armure !


28/07/2012 : Je suis un peu perplexe après mon échographie. Mais commençons par la bonne nouvelle ! Le bébé est en pleine forme, la maman aussi et... c'est une petite fille ! Le sourire du papa quand on nous l'a annoncé était merveilleux ! J'ai l'impression que depuis le début de ma grossesse, il a rajeuni de dix ans ! Il est tellement plus drôle, plus spontané, plus souriant... Plus beau, je suis retombée amoureuse de mon mari comme si je le voyais pour la première fois et que j'avais de nouveau quinze ans...

En revanche, ma joie a été de courte durée, très vite remplacée par un léger stress. La gynéco m'a dit qu'elle avait lu dans un journal sur internet que des scientifiques avaient repéré une énorme météorite, ou astéroïde, ou je ne sais plus quoi, qui approchait de la terre. Ils disent qu'elle pourrait percuter notre planète, comme la multitude de petites météorites depuis quelques mois. 

Je ne sais pas ce que vaut son information, si elle a vérifié ses sources, recoupé avec d'autres journaux peut-être plus sérieux, mais je commence à la connaître et elle est plutôt du genre sérieux. Je ne vois pas pourquoi elle dirait ça en l'air. Pour faire peur à une femme enceinte ? Je ne pense pas que ce soit dans son intérêt... Toujours est-il que depuis, plus j'y pense, et plus je me dis que c'est plausible. J'ai en effet trouvé quelques informations qui en parlent sur Internet mais il y a tellement de choses plus ou moins valables que je ne sais pas quoi en penser. 

Enfin peu importe ! Pour l'instant, ce qui me préoccupe c'est de savoir si je prends à ma fille une peluche de girafe ou d'éléphant pour lui donner comme doudou quand elle sera assez grande !


15/08/2012 : Je suis fatiguée en ce moment. Mon ventre commence à me gêner pour dormir... Sans parler de tous les joyeux à-côtés dont on oublie de nous parler... Les maux de ventre, les hémorroïdes, le besoin de faire pipi toutes les deux minutes... J'ai en plus l'impression d'être de moins en moins patiente. On recommence à s'engueuler avec Bertrand. Cette nuit, il a même dormi sur le canapé. Ce matin, je lui ai fait des excuses mais il a raison, je deviens odieuse avec tout le monde. Je suis angoissée. 

Pour rajouter aux joyeusetés, papa a fait un AVC et a été hospitalisé, heureusement à temps, il n'a pas de séquelles, mais on a tous eu très peur et j'avoue qu'encore maintenant, même s'ils nous ont dit qu'il allait bien et pourrait sortir bientôt, le temps de passer quelques examens complémentaires, on ne sait jamais... Perdre mon père juste avant d'avoir mon bébé aurait été une épreuve que je n'aurai pas les épaules d'affronter. 

Épreuve d'ailleurs aussi de regarder les informations le soir. L'information sur la météorite était réelle. Ils en ont parlé mais ils ne savent pas si elle va heurter la terre ou la frôler. En tout cas, ils restent assez vague sur le sujet. On ne sait rien de sa taille, de la date d'impact éventuel, des moyens mis en œuvre pour l'arrêter ou la détourner... C'est ce qui fait croire à Bertrand que c'est grave. Il m'agace à être négatif comme ça...


30/08/2012 : Bon... Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais au journal, ils ont reparlé de cette météorite, ou comète, ou je ne sais quoi... Au début ils ont dit qu'elle devait frôler la terre alors j'avoue que je n'ai pas bien suivi le reste. J'étais un peu fatiguée... Mais Bertrand a suivi, lui, et il m'a dit qu'en fait, la météorite avait heurté quelque chose dans l'espace et dévié de sa trajectoire. Il dit qu'elle se dirige droit sur nous. Qu'elle va nous percuter. Elle devrait tomber en Europe, elle fait la taille de la France, ça devrait être un désastre. 

Je ne sais pas si j'y crois. Il a pu mal comprendre. Je ne vois pas pourquoi ils diraient ce genre de chose aux informations. Ça sèmerait la panique si c'était vrai. Peut-être qu'ils ont dit que ça aurait du arriver et qu'en fait, non... Je ne sais pas trop. Ça m'inquiète mais je n'ose pas aller vérifier sur Internet. J'y trouverai un millier de théories plus ou moins valables et ça ne ferait que m'angoisser pour rien. 

Pourtant, Bertrand semble vraiment nerveux. Il est collé à la fenêtre depuis vingt minutes. J'espère de tout cœur qu'il s'est trompé. Qu'il a mal interprété. Que c'est une mauvaise plaisanterie des journalistes... Je commence à avoir mal au ventre...


10/09/2012 : Ces derniers jours, j'ai tout entendu. Je dors à peine, je suis angoissée. Je n'y croyais toujours pas à cette nouvelle apocalyptique mais malheureusement, c'est vrai. Aujourd'hui, ils ont dit qu'ils allaient ouvrir des comptoirs partout pour distribuer des places dans des abris. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. J'ai entendu dire que les places seraient très limitées mais... Je suis enceinte. Je pourrai peut-être avoir une place pour Bertrand et moi ? Sinon qu'est-ce que ça voudra dire ? Qu'ils nous laisseront mourir dehors ? Combien de gens vont-ils sacrifier ? Dehors c'est déjà la guerre en ville. Des magasins sont pillés, des maisons cambriolées. Ici ça va, nous sommes à l'écart de tout, mais c'est vraiment inquiétant. Tant pis, je dois absolument trouver le moyen d'avoir des places !


12/09/2012 : Ils sont fous, ils sont tous fous ! C'est pire que la guerre dehors ! L'armée est partout dans les rues pour éviter les débordements. Il y avait à la mairie une queue de plusieurs milliers de personnes ! J'ai mis vingt-six heures avant d'être reçue. On m'a refusé la place. J'ai du insister, faire semblant d'avoir des contractions, un malaise... Ils m'ont emmenée à l'hôpital... L'infirmière qui s'est occupée de moi m'a dit que ce n'était pas normal, ils donnaient des places à presque toutes les femmes enceintes ! 

On a attendu encore quelques heures avant que quelqu'un de l'administration vienne me voir. J'ai du payer, mais j'ai obtenu deux places. Je ne pourrais pas sauver mes parents mais au moins, je serai à l'abri avec mon époux et ma fille. C'est tout ce qui compte. Une chose pareille... Je ne pourrai pas y survivre sans lui. Maintenant, il va falloir préparer quelques affaires, ne pas se faire voler les places, et... dire adieu à nos familles, notre maison, la chambre neuve d'Ernestine... Je ne réalise pas vraiment je crois. Moi qui pleurais tout le temps, je n'arrive pas à verser une larme.


20/09/2012 : Ça y est, les choses deviennent concrètes. Aux infos, ils n'arrêtent pas de nous parler des consignes de sécurité mais jamais des dégâts prévus. J'ai peur que ce soit la fin du monde connu, un peu comme les dinosaures avant nous. Ils restent trop vagues là-dessus pour que ce ne soit pas grave. Même au bout du monde, au Japon, en Amérique, en Australie, même là, il y a des états de panique... L'impact va être terrible. 

Dans les rues, c'est le chaos, l'armée a du mal à tout gérer, il y a des tirs parfois... J'ai peur... Mais nos affaires sont prêtes. Toute notre vie rangée dans un sac à dos. C'est terrible. Mais nous devons partir... Dire adieu à nos parents, nos frères et sœurs... Je vais chercher Bertrand. J'espère pouvoir de nouveau écrire dans ce journal quand nous sortirons du bunker.




La jeune femme rangea son cahier et son stylo bille dans son sac et monta au premier étage. Elle ouvrit doucement la chambre de sa fille et y trouva son époux, assit sur le sol, tenant dans ses mains la peluche de girafe qu'ils avaient achetée. Elle lui posa une main sur l'épaule et il ne se retourna pas, soupirant seulement. « Mon amour, nous devons y aller, nous avons beaucoup de route à faire. » Il soupira de nouveau et se leva, se tournant vers sa femme. Ses joues étaient baignées de larmes et elle l'enlaça, retenant ses propres pleurs. « Tu crois qu'on va s'en sortir ?

- Bien sûr mon cœur, nous avons des abris ! Pourquoi abriteraient-ils les gens si c'était inefficace ? » Il ne répondit pas. Elle aussi doutait mais elle ne pouvait pas l'admettre. S'ils craquaient tous les deux, ils n'avanceraient plus. Après tout le soutien qu'il lui avait apporté, elle pouvait bien être forte pour deux cette fois-ci.

Ils prirent quelques minutes pour dire adieu à la maison, à leur maison, qu'ils avaient fait construire ensemble, à leur image, pour eux, pour y fonder une famille, y vieillir et pourquoi pas y mourir. Mais ils allaient peut-être mourir bien plus tôt que prévu, loin de tout, avec la seule satisfaction d'être ensemble. Ils montèrent en voiture en silence, tristes, mornes, et s'éloignèrent sans se retourner, sans même un regard dans le rétroviseur, retenant leurs larmes... 


Les adieux à leurs proches furent plus rapides que prévus. Leurs deux familles s'étaient rassemblées dans la grande cave du père de Bertrand et ils avaient prévus de quoi survivre enterrés pendant quelques temps. Certains semblaient y croire mais les plus âgés n'étaient pas dupes. Les embrassades furent longues, les mots d'amour sincères, les larmes nombreuses, mais ils finirent par se séparer. Ils ne devaient pas arriver en retard. L'impact était prévu pour dix à quinze jours plus tard, déjà le ciel leur paraissait menaçant, et le bunker était loin, les routes difficilement praticables. Le père de Bertrand lui donna un revolver, au cas où ils seraient agressés sur la route, puis ils partirent enfin, la gorge nouée et le cœur serré. Ils ne les reverraient jamais... Ils le savaient. Si perdre un proche était toujours une épreuve terrible, là, ils avaient la sensation atroce de les abandonner. De les condamner à mort. Ils avaient bien pensé à leur donner les places mais à qui ? Lesquels sauveraient-ils, condamnant les autres ? Et puis... Elle était enceinte... Ils avaient eu tant de mal à avoir ce bébé, ils ne pouvaient pas se résoudre à le tuer pour préserver des personnes qui de toute façon mourraient bientôt de vieillesse... C'était dur et certainement très injuste mais ils n'avaient pas le choix.


Ils roulèrent presque deux jours, devant parfois faire demi-tour à cause des routes encombrées, dans un silence pesant. Parfois, Andréa murmurait un « Je t'aime » discret auquel son mari répondait par un sourire et une caresse sur sa joue. Ils ne rencontrèrent pas de pillards mais chaque fois qu'ils approchaient d'un groupe de personnes arrêtés au bord de la route, ils ne pouvaient s'empêcher d'avoir peur. Ça n'avait pas de sens, ils le savaient, on ne lisait pas sur le visage « Nous avons deux places pour le salut », mais l'angoisse les étreignait malgré tout. Ils dévisageaient tout le monde, cherchant chez eux à lire leurs mauvaises attentions. Ils ne s'arrêtèrent jamais. Ils ne prirent personne en stop, n'aidèrent aucun automobiliste en panne, ils roulaient sans s'arrêter. Ils finirent par arriver à une longue file d'attente encadrée par des chars et des jeeps de l'armée. Ils étaient à bon port. On leur fit signe de quitter leur véhicule et de se diriger à pied vers la zone d'entrée. 

Ils marchèrent, se tenant la main, n'osant lever les yeux vers le ciel bleu qui leur apportait tant de peur et de peine. Des centaines de personnes étaient là, beaucoup, sans place, qui tentaient leur chance malgré tout. Ils durent attendre des heures, debout dans la chaleur de cette fin d'été, Bertrand soutenant sa femme qui se fatiguait et avait parfois des vertiges. Elle ne se plaignait pourtant pas, eux au moins auraient une chance d'être sauvés, si petite soit-elle... 

Après une éternité, ils arrivèrent enfin devant le grand portail gardé par une quinzaine de militaires. « Vous avez des places ? » Andréa sortit les deux précieux billets et les tendit à l'homme face à elle. Il les détailla, les retourna, les regarda par transparence, dévisagea la femme et s'écarta. Elle passa et se retourna pour prendre la main de son mari, soulagée d'être passée, mais le militaire l'empêchait d'entrer. « Vous ne pouvez pas entrer sans place monsieur ! » Andréa se retourna vers lui : « Mais c'est mon mari ! Nous avons deux places !

-Vous êtes enceinte madame. Deux places c'est pour vous et le bébé. Si vous voulez que votre mari entre, laissez donc le bébé dehors ! » Il éclata de rire mais la femme ne comprit pas tout de suite. Elle fut saisie par le bras pour être emmenée plus loin mais elle sortit vite de sa torpeur et hurla : « NON ! Vous ne pouvez pas faire ça ! Bertrand ! » Ce dernier lui sourit, haussa les épaules, murmura qu'il l'aimait et pointa le revolver de son père sur sa tempe avant de tirer. Ce fut si brusque que son épouse ne réalisa d'abord pas ce qu'il venait de se passer. C'est en voyant les militaires crier et saisir le corps, une flaque de sang s'agrandissant à leurs pieds, qu'elle comprit et se mit à hurler de nouveau, à se débattre. Un deuxième homme la saisit et elle fut emmenée de force dans une sorte d'énorme garage souterrain. Une petite centaine de personnes, principalement des femmes, étaient rassemblées déjà, mais personne ne semble la remarquer.

Un homme en blouse blanche s'approcha d'Andréa et, sans lui poser la moindre question, lui piqua le bras. Très vite, elle se sentit mal, fatiguée. On la porta sur un lit de fortune près d'une femme d'une trentaine d'années serrant contre elle un nourrisson. Elle n'était plus en état de penser. Elle avait la douloureuse sensation de vivre comme à l'extérieur de son corps. Revoyant sans cesse le regard bleu de son mari, ses lèvres prononcer des mots d'amour, puis la détonation, l'éclair rouge, l'odeur de brûlure et de sang... Elle émergeait alors en pleurant, regardait autour d'elle et de nouveau, elle revoyait son époux, éloigné par les militaires, leurs mots : « Laissez donc le bébé dehors... », les yeux bleus, les cheveux blonds soulevés par le tir, les mots d'amour, l'odeur de brûlé... 

Elle ne sut pas depuis combien de temps elle était dans cet état quand elle sentit des bras autour de ses épaules. Sa voisine venait de l'enlacer et lui murmurait des mots amicaux qu'elle ne comprenait pas. Le silence régnait d'une manière étrange. Les militaires les avaient rejoints. Il y avait désormais presque deux cents personnes dans ce hangar souterrain, dans cette tombe... On entendit un grondement sourd et la lumière s'éteint soudain. Andréa murmura : « Quel dommage... On ne saura jamais si les Mayas avaient raison... »







Ô Sombre Héraut
de


 
1

     Hormis la cargaison, vous serez seul à bord du navire.

     La conversation qu'il avait eue avec son interlocuteur lui revint en mémoire, de manière épisodique, fragmentaire, alors qu'il filait à bord de la navette en direction de la station de transit. Certaines phrases le troublaient davantage à mesure qu'elles gagnaient son esprit et qu'elles s'y nichaient comme l'aurait fait un parasite. Et maintenant qu'il prenait la pleine ampleur de la tâche à accomplir, voilà qu'il ne s'en sentait plus vraiment capable, doutant de ses capacités.
     Les conditions du contrat l'inquiétaient.
     Durée du voyage. Quantité du chargement. Nombre exact de stations jalonnant son parcours. Voilà les points qui retenaient son attention alors qu'il passait en revue les fiches plastiques qui lui avaient été remises après l'entretien – des fiches de tailles et de couleurs différentes dont la fonction de certaines lui échappait déjà. Mais il avait donné sa parole et ne pouvait plus refuser.
     Ce qui l'avait poussé à agir était cette absence d'attache : aucun poids n'entravait ses chevilles. Il pouvait prendre son envol, voyager où bon lui semblait. Personne n'allait lui rappeler, à la faveur d'un message électronique envoyé à la hâte, que sa présence manquait à ses proches ou que la chaleur de son corps était réclamée au côté d'une ravissante jeune femme brûlante de désir. Non, ce n'était pas le karma qui avait été établi pour Sid.
     La navette s'arracha à l’atmosphère terrestre, secouée de toutes parts, laissant d'épaisses gerbes brûlantes dans son sillage. La brusque accélération de l'appareil fit gronder les réacteurs et les passagers purent apercevoir par les étroits hublots de l'habitacle l'immense structure se rapprocher à grande vitesse : gigantesque pic de métal pivotant sur son axe et couronné de lumière. Arrimée à la station, patientait une cohorte d'autres navires de classe moyenne qui n'attendait que leurs occupants pour pouvoir repartir.
     Sid avait toujours eu un penchant pour tout ce qui pouvait voyager. Piloter était son affaire ; même si cela dépassait son entendement. Il avait un don pour tout ce qui touchait à la navigation comme certains comprenaient la subtilité de quelques vers de poésie sans avoir eu besoin de l'étudier à l'école. Il était né ainsi et ne pouvait blâmer ni remercier quiconque.
     L'habitacle se para de rouge : signe que la rencontre avec la station était imminente.
     À l'extérieur, le ballet stellaire se produisait, sans répit : le seul spectacle dans tout le cosmos qui n'eut besoin d'aucune répétition et qui ne donnerait jamais de secondes représentations. Les étoiles tournaient tout autour de la navette, minuscules moucherons fluorescents prisonniers d'une infinie toile faite de néant.
     Enfoncé dans la banquette de la navette – banquette de si mauvaise qualité qu'une barre occupait la partie basse de son dos, annonçant un début de sciatique –, Sid anticipa l'étape qui suivit, enserrant les accoudoirs de ses doigts endoloris par l'effort. Bien qu'ayant participé à des centaines de vols de ce genre, Sid redoutait plus que tout le moment de l'amarrage ; une peur qu'il ne pouvait ni rationaliser et encore moins expliquer.
     Les sas pneumatiques se rejoignirent, scellant une amitié qui ne dépassa pas le temps du déchargement. La navette s'agita une toute dernière fois avant de s'éteindre, plantée dans la station comme le dard d'une guêpe dans la peau d'un enfant turbulent.
     Sid quitta son siège, fourrant les fiches plastiques dans la poche intérieure de sa veste, cherchant du regard la sortie. Une fois le sas franchi, il longea les goulottes de lumière qui courraient au sol, traçant le chemin qui le mènerait à son nouveau chez lui. Les autres voyageurs – des ouvriers bossant dans d'obscures concessions minières disséminées aux quatre coins de la galaxie – se pressaient, se bousculaient pour parvenir à temps jusqu'à leur prochain transporteur, étroite coque de fortune qui les conduirait à l'autre bout du système solaire. Du moins le supposait-il.
     Dans son dos, la navette brisa le lien qui l'unissait à la station et disparut dans la nuit éternelle. À ce moment, Sid envia ce morceau de métal qui fonçait vers la Terre. Oui, ce qu'il pouvait l'envier : car, au moins, il était possible à la navette de retourner d'où elle venait. Mais pas Sid. Cela ne lui avait pas été clairement stipulé durant le briefing, mais il sentait que son voyage serait un aller sans retour.
     Il suivit les faisceaux lumineux, les anneaux d'or fixés à ses oreilles crépitant dans la pénombre, et se retrouva nez à nez avec une immense porte au revêtement bouffé par la corrosion. À droite de la porte brillait une fente ressemblant à un lecteur de carte. Sid jongla un assez long moment avec la quantité de fiches qui était désormais les siennes. Rouge. Bleu. Verte. Jaune. Il y en avait même une où l'on pouvait voir au travers. Laquelle choisir ? Il sonda sa mémoire, recherchant le passage où l'homme lui avait expliqué, en détail, l'utilité de chacune des cartes. Par malheur, c'était cette partie de l'entretien que son esprit avait choisi pour se dérober à ses obligations et changer de cap, acquiesçant durant la conversation comme l'aurait fait un droïde, comme si cela avait été codé dans son protocole.
     Des symboles figuraient sur ces cartes. Des symboles qui lui auraient été précieux si seulement il avait su à quoi ils correspondaient. Mais Sid n'en avait aucun souvenir.
     « Laquelle de ces cartes ouvre cette foutue porte ? », hurla-t-il pour lui-même, tournant et retournant les fiches dans la paume de sa main, éprouvant le plus grand mal à se rappeler de l'échange qu'il avait eu avec ce type. « Et si je les essayais toutes ? proposa-t-il à haute voix, comme pour se rassurer de son choix. Non, fit-il, déçu, il doit y avoir une limite de passage. C'est sûr. »
     Puis il décida de procéder par élimination. La carte devait être présentée à l'intérieur de la fente et non pas à proximité. Il lui suffirait, en toute logique, de comparer la taille de la fente avec celle de la carte. Mais comme un fait exprès, la largeur des cartes était identique ; pour l'ensemble des fiches. « Les présenter une fois seulement ne me ferait pas courir un grand risque, fit-il, tâtonnant. Après tout... »
     Sid ouvrit les jeux de cartes plastiques à la manière d'un éventail comme durant une partie de belote et les passa une à une devant le lecteur. La porte ne se déverrouilla qu'au bout de la douzième, celle recouverte d'un halo couleur crème et il songea intérieurement : même au Paradis il faut montrer patte blanche.
     Un peu de rouille se dispersa dans l'air lorsque la porte s'ouvrit en gémissant et il put embarquer à bord du vaisseau-cargo, endossant pour une période indéterminée, le grade de capitaine de navire spatial.
     Le tour du propriétaire fut assez rapide puisque comme on le lui avait dit quelques heures auparavant : hormis la cargaison, il était seul à bord du navire. Pas de robot-mécano. Pas de timonier. Pas de robot-cuistot. Qu'il s'agisse d'humain ou de synthétique, il n'y avait rien ni personne à bord de ce rafiot. Sid était seul. Il allait devoir tout gérer lui-même. Pas moyen de déléguer.
     Aucune voix féminine ne se présenta à lui lorsqu'il gagna le pont. Aucune IA ne l'interpella par son prénom pour le mettre au jus du carburant restant dans les cuves ou de ce qu'il y aurait au menu une fois les moteurs lancés. Rien. Mais alors ce qui s'appelle absolument rien.
     Les couloirs n'étaient que partiellement éclairés ; quand ils n'étaient pas dépourvus de lumière. Bien sûr le vaisseau-cargo n'avait rien d'un croiseur stellaire ni même d'une corvette galactique. Même si ce n'était pas le palace du sultan, Sid finirait par s'y sentir comme chez lui à la longue et c'est tout ce qui importait en réalité.
     Il s'enquit des différentes soutes, de l'ensemble des compartiments dont il aurait la charge, vérifia les conteneurs de carburant et contrôla les instruments à sa disposition. Tout était « vert ». Il envoya ses codes de vol à la station et entama sa manœuvre, non sans un certain doigté, pour s'extraire de son emplacement ; l'agent de contrôle n'apercevant que tardivement la toute fin du nom du navire – « SIRE » disparaissant de son champ de vision.
     Plein gaz. Direction : Cap Harris, la première station de ravitaillement. Jusqu'à son prochain arrêt, Sid aurait tout le loisir d'approfondir ses connaissances concernant le lieu où il se rendait.

2

     Le chemin vous semblera interminable jusqu'au Cap Harris. Mais ensuite, tout devrait rouler.

     Alors que les pilotes les plus chevronnés n'avaient qu'une crainte lorsqu'ils entamaient leur périple extrasolaire – à savoir : traverser la ceinture d'astéroïdes – Sid n'avait qu'une seule et unique chose à déplorer : cette incroyable lenteur qui ralentissait son départ du système solaire. Même en poussant le navire dans ses derniers retranchements, ses réacteurs réglés si fort qu'ils auraient pu embraser le cosmos tout entier, celui-ci paraissait faire du surplace. Sid dut tout de même s'y résigner et continua jusqu'au Cap en pilotage automatique ; réduisant de manière importante sa consommation énergétique.
     Le dernier occupant avait cru bon de laisser dans la mémoire de l'ordinateur de bord une sélection musicale des plus singulières. Alors qu'il consultait son itinéraire sur les cartes stellaires, Sid choisit quelques morceaux, en fonction de leur titre (cela allait de soi), et se laissa bercer par la douce voix d'Eddie Vedder qui interprétait Rise ; une chanson qu'il avait déjà entendue et qui semblait surgir tout droit de son passé. Et tandis qu'il se perdait au beau milieu de tous ces corps célestes aux coordonnées presque infinies, Sid se surprit à rêvasser ; alors que ce n'était aucunement dans ses habitudes. Il se voyait à la barre d'un bateau de pêche, se démenant pour que son embarcation ne chavire pas, en prise avec une mer des plus agitée. Furieuse. Et cette vision ne l'effraya pas. Non. Elle lui parut même d'une cohérence féroce. Comme si, se rêver maître d'un autre navire – terrestre cette fois – était tout à fait normal ; même si l'époque paraissait lointaine.
     Au-dessus de lui, crachotées par les vieux haut-parleurs, les paroles que chantait Vedder traversèrent son esprit comme une flèche transperce une pomme :

I'm gonna rise up
Find my direction magnetically.

     Cet ensemble de pensées, de sons, trouva en lui une profonde résonance. Comme si l'univers cherchait à imposer quelque chose à son esprit. Comme si on cherchait à lui faire comprendre, prendre conscience d'une vérité essentielle.
     C'est à ce moment, alors que l'épiphanie semblait proche, prête à éclater, que des voyants clignotèrent sur le tableau de bord, signalant une brusque perte de température dans la zone du convoi.
     Il emprunta l'échelle de métal à toute vitesse et arriva dans la coursive principale. Longeant les murs, obligé de se mouvoir penché tant les couloirs étaient bas, Sid se dépêcha au-devant du problème non sans appréhension. Car lorsqu'il y avait chute de température, il y avait de grandes chances pour qu'une brèche dans la coque en soit l'origine. Et un trou, aussi petit soit-il, si loin du Cap Harris se révélerait alors désastreux pour la suite de l'entreprise. Sid s'arrêta devant la porte de la soute contenant la cargaison : car c'est de cet endroit que provenait le problème. La porte coulissa et il put voir de ses yeux la mystérieuse cargaison qu'il était amené à convoyer sous bonne garde.
     Au centre de la pièce avait été dressée une longue table en ferraille ; autre élément du navire à ne pas avoir été épargné par la corrosion. Sur celle-ci étaient disposées six boîtes de métal, intactes. La pièce balayée de longs rayons écarlates, fouettant les objets qu'ils pouvaient rencontrer, baignait dans une atmosphère de fin du monde. Sid s'avança jusqu'au centre de la pièce, à quelque chose comme un mètre de la table. Tout autour de lui, des leviers, des manettes, des panneaux de commandes pris dans un cadre rayé fait de noir et de jaune. Des couleurs propres à l'éloignement, à la mise en garde.
     Après un examen rapide, Sid conclut que la pièce ne souffrait d'aucune perte de pression. Car dans pareil cas, les murs se seraient alors entièrement recouverts d'une épaisse couche de glace ; et d'ailleurs l'ouverture de la porte aurait été impossible. Il leva la tête vers le plafond et annonça d'un ton calme : « fin de l'alerte. » Son ordre fut suivi d'un long bip et la pièce retrouva son éclairage habituel. L'IA fonctionnait encore après tout. Un coup d’œil aux différents panneaux de commandes conforta Sid dans l'idée qu'il s'était fait à la seconde où il posa le pied à bord du vaisseau : le vieux briscard devenait maboul. Pas étonnant vu l'état de délabrement de l'appareillage et du système tout entier. Un miracle que la carlingue tienne encore le choc après tout ce temps.
     Le cadran indiquait pourtant une température négative. Sid tapota la plaque lumineuse et les chiffres changèrent le temps d'un clin d’œil : passant de +23°C à -17°C avant de grimper à nouveau jusqu'à une température plus clémente. Pourtant, il pouvait ressentir ce « froid » qui engourdissait l'extrémité de ses membres et le piquait jusque dans sa moelle ; et ce n'était pas qu'une image, il sentait son squelette s'envelopper d'une fine croûte de métal glacial. Il approcha une main hésitante de l'un des murs de la pièce et se rendit compte que l'apparente fraîcheur n'émanait pas des parois, mais d'un point plus proche de lui. En vérité droit devant lui. Un simple passage au-dessus du monticule de boîtes, suffit à sa main pour se faire attaquer par la froidure, mordant dans sa chair tendre comme l'aurait fait un animal affamé. Et la voix de Johnny Cash, soufflée d'outre-tombe par les enceintes suspendues au plafond :

There ain't no grave
To hold my body down.

     De retour sur le pont, Sid regarda par les larges vitres disséminées tout autour de la cabine de contrôle : le Black Desire se dérobait à la vue de Pluton, hostile planète glacée, seule témoin de sa fuite.
     Jusqu'au Cap, les alertes fictives se multiplièrent.

3

     Vous risquez de ne pas vous sentir dans votre assiette, certain jour. Il ne faudra pas paniquer. C'est une sensation commune qui est appelée le « mal de l'espace ». N'en tenez pas compte.
    
     Cap Harris se dessinait droit devant, station standard perdue au beau milieu de la Voie Lactée, infime morceau de civilisation isolée de tout. « Le type qui bosse ici doit avoir la paix. C'est sûr ! », fit-il alors qu'il amorçait l'amarrage, chassant de son esprit toute pensée angoissante. Du moins, il s'efforçait de les chasser. Au cours de son voyage, des stations comme Harris allaient devenir courantes. Et bientôt, il n'y ferait plus vraiment attention, patientant dans le carré visiteur que le plein de carburant se finisse. Ce n'est qu'après Alskaa – à environ un parsec et demi de sa position actuelle – qu'il  se rendra compte de la forme particulière de ces stations : une silhouette qui rappelait celle d'une immense étoile de mer où les navires se logeaient dans des alcôves perpendiculaires aux bras de l'étoile. Une fois ancré, le navire donnait cette impression de chute dans le « vide » intersidéral.
     « Black Desire. Veuillez donner vos codes de vol, je vous prie, résonna une voix dans le haut-parleur.
     Sid fit mine de chercher la liste contenant les précieux codes, tentant de faire enrager le type qui se trouvait de l'autre côté du spatiocom.
    Je... je les ais. Une minute.
     Aucune réponse.
    Voilà. Je viens de mettre la main d'ssus. Ouf ! fit-il, singeant le soulagement.
     Toujours rien de la part de Harris.
    Et ben, vous ne devez pas beaucoup vous marrer dans votre p'tite boîte. Ah !
     Son rire gras retentit avec fureur. Il s'éclaircit la voix et ajouta :
    Bon. Euh... PEHM/66.R.7.1-TB.
    Codes validés. Rendez-vous au sas. La porte s'ouvrira à votre venue.
    Bien », dit-il, échaudé.
     Au-delà du sas d'entrée, Sid suivit la coursive baignée de lumière jusqu'à un carré accueillant et désert. Pas le moindre voyageur pour lui tenir compagnie. Il prit place sur un siège pivotant et s'amusa à décrire des cercles avec celui-ci, accélérant la cadence par moments avant de s'arrêter brusquement, tentant de provoquer un semblant de vertige ou de sensation de tournis. C'est que les voyages spatiaux n'offraient que peu de distraction. En tout cas à bord du Black, Sid n'en avait aucune.
     Alors qu'il constatait que son geste n'avait eu aucun effet, une voix s'adressa à lui : le remplissage du carburant ainsi que les diverses réparations sur votre vaisseau prendront un moment. « C'est bien ma veine ça ! », fit-il pour lui-même. La voix reprit, sur le même ton monocorde, ne trahissant pas la moindre émotion : des boissons fraîches ainsi qu'une collation vous seront servies à la cafétéria si vous en éprouvez le besoin. Pour vous y rendre, suivez les leds bleues. Les toilettes se trouvent au bout du chemin décrit par les leds vertes.
     Sid se leva du siège et chercha d'où pouvait bien provenir cette voix. N'y avait-il aucun agent humain en activité à bord de cette station ? « Hé ! lança-t-il un peu dans toutes les directions, ne sachant pas très bien il devait parler. J'ai un problème avec mon détecteur de chaleur. Dans ma soute principale. Là où se trouve mon chargement. Vous serait-il possible de...» Et la voix de le couper au milieu de sa question : pour toutes réclamations, veuillez en référer à l'agent compétent. Pour cela, suivez les leds orange. « Foutue boîte de ferraille mal réglée ! », grommela-t-il dans sa barbe. Il emprunta la voie balisée d'orange, le rayonnement azur d'une étoile toute proche filtrant par les hublots rectangulaires de la coursive et le frappant en plein dos. Sid trouva l'agent en question qui n'était rien d'autre qu'une machine : enregistrant simplement la demande. La boîte de conserve allait-elle trouver le nœud du problème ? Là était la question. Sid n'accordait que peu de confiance à autrui ; surtout les machines. Cela n'avait rien à voir avec une quelconque forme de racisme, loin de là car par le passé, elles lui avaient simplifié l'existence. Il ne croyait tout simplement pas à des capacités qui n'étaient pas les siennes.
     Il rejoignit le carré des visiteurs et patienta. Patienta. Sans montre à son poignet ni écran dans la pièce, il lui était impossible de déterminer le temps passé à attendre sur ce siège que tout soit enfin terminé. Sid regagna le bord du Black Desire sans même une explication. Le plein de carburant avait été fait. Quant aux réparations... Pas un mot là-dessus de la part de la voix qui se contenta d'un cordial « bon voyage ».
     Bien calé dans son fauteuil de bord, son regard passant des témoins de contrôle à la carte stellaire qui dévoilait, petit à petit, son parcours de vol, Sid se demandait s'il n'avait pas présumé de ses forces. Il avait roulé sa bosse, c'était certain. Mais ce voyage là allait lui donner pas mal de surprises. Il en était convaincu.
     Après s'être délivré du Cap Harris, la puissance de ses réacteurs réglés à minima, le Black Desire mit le cap en direction de l'étoile Aldébaran dans la constellation du Taureau. Douze stations étaient notées sur le chemin qu'il allait emprunter. La dernière était située plus loin que les précédentes – la fameuse Alskaa – et cette partie du voyage serait alors assez délicate à gérer en raison du carburant que le vaisseau allait devoir consommer pour parvenir jusqu'à ce point. Mais Sid aurait tout le temps d'y songer. Pour le moment, il gardait un œil sur la température de sa soute principale. Et il ne semblait y avoir aucun souci.
     Depuis le début de son aventure galactique, Sid ne s'était pas couché, pas même assoupi. Sa couchette désespérément vide. Il avait du piquer du nez une, peut-être même deux fois alors qu'il se trouvait dans son fauteuil, mais guère plus. Et pour la nourriture, il n'y avait pas grand-chose à en dire hormis qu'un robot-cuistot lui aurait été superflu. Sid n'avait ni faim, ni sommeil. C'est d'ailleurs ce qui figurait sur son journal de bord. Bien sûr, il n'était pas très bien tenu. Il lui arrivait d'oublier de noter les choses qui se passaient ; si tant est qu'il se passait quelque chose à bord du Black.
     Sur sa route, Sid n'avait pas croisé de bâtiment ; de quelque classe que ce soit. Sa radio n'avait intercepté aucune communication. Pas même d'appel de détresse. Le néant. C'est pour cette raison qu'au bout d'un certain temps, Sid s'était cru seul dans le cosmos.
     Il n'y avait pas âme qui vive. Nulle part.
     Dans l'espace, le temps ne s'écoule pas comme sur Terre. Il n'y a pas vraiment de « jour » et de « nuit ». Le voyageur doit instaurer une sorte de routine fictive afin de s'organiser tout au long de sa « journée ». C'est d'ailleurs dans ces moments-là que des désordres mentaux surviennent la plupart du temps. Sid ne prêtait pas attention à ces fausses recommandations : il agissait comme il l'avait toujours fait, n'obéissant qu'à lui seul, se fiant à son propre jugement.
     L'ensemble de ses vérifications terminées, Sid laissait le vaisseau en pilotage autoguidé ; en vérité, il le laissait enclenché tout le temps. Puis, il prenait un peu de temps pour se balader. Ce n'était pas un bâtiment énorme et le tour était vite fait, mais il aimait parcourir les couloirs, attentif à la voix de son navire. Sid pensait l'entendre parler. Parfois. Lorsque loin derrière le grondement des machines et du roulis des pompes, le murmure céleste rencontrait la carlingue du Black et que débutait cette sourde mélopée – qui selon les bruits qui courraient dans les stations de transit, n'avait jamais cessé depuis le commencement des temps. Oui, il appréciait ces promenades rien que pour cela. C'est d'ailleurs après l'une d'elles que Sid sentit un changement.
     Deux stations au-delà de Harris, le vaisseau traversa un amas stellaire : cohorte d'étoiles collées les unes aux autres comme une poudre étincelante dispersée dans le vent. Les vitres donnant sur l'extérieur s'opacifièrent au contact des rayons aveuglants qui sévissaient tout autour et le Black poursuivit sa route dans une obscurité quasi totale ; en dépit de la lumière dispensée par les consoles. Sid remontait un long couloir, s'orientant uniquement grâce à son ouïe, lorsqu'il aperçut son reflet sur une surface vitrée. Il reconnut son anneau d'or toujours accroché à son oreille ainsi que sa barbe qui lui allongeait le visage en raison de sa longueur ; le faisant ressembler à un vieillard. Mais ce n'était pas tant cette affreuse figure malade que le gonflement qui déformait sa lèvre inférieure ainsi qu'une partie de son menton qui l'avait fait sursauter. En effet, sa bouche paraissait imiter une moue boudeuse. Cette disgrâce faciale avait tout l'air d'une piqûre de moustique ; ou d'une allergie alimentaire à la rigueur. Mais Sid n'avait rien avalé jusqu'ici. Cette hypothèse pouvait donc être écartée. Restait la piste du moustique. Pour en avoir le cœur net, Sid allait devoir explorer la dernière probabilité. « Éfidemment, il n'y aucume inpirmerie fur ce butain de gargo ! », hurla-t-il, s'exprimant avec difficulté. Non, le Black était dépourvu de poste d'infirmerie. Il n'y avait même aucun robot-doc. Sid allait devoir se débrouiller seul.
     De retour dans son fauteuil, il cala la mallette d’aluminium – qu'il trouva dans un recoin du vaisseau –  sur ses cuisses et déverrouilla l'objet d'un simple mouvement du pouce. L'objet se déplia au ralenti, comme grippé : une surface vitrée se redressa en oblique par rapport au second panneau plat et lisse qui garda sa position horizontale. Un disque vert y palpitait. Sid l'effleura. La surface vitrée s'anima et une flopée de touches circulaires s'illumina. Une suite de fenêtres de démarrage se succéda sur l'écran avant de se figer sur une page de présentation. L'interface de la valise médicale ne semblait pas très complexe. Et tandis qu'il perçait le système d'exploitation, Sid sentit ses gencives le lancer comme après s'être fortement brossé les dents, dérapant par moment sur la chair molle. Ses battements cardiaques remontèrent jusqu'à son crâne et la douleur s'accrut sans crier gare : la rendant difficilement supportable. À l'aide de deux doigts, Sid se massa les gencives et de l'autre main nota ses « symptômes » dans une ligne de recherche et attendit qu'arrive le résultat.
     La machine grommela. Le système passa en revue l'ensemble de ses données lorsqu'une goutte de sang explosa non loin du pavé numérique. Sid porta une main à son nez et lorsqu'il l'examina, ses doigts avaient pris une vilaine teinte écarlate.
     Un bip l'avertit que la recherche venait de toucher à sa fin. Et tout en retirant une incisive de sa bouche douloureuse, Sid déchiffra péniblement ce qu'affichait l'écran. Ce n'était pas concevable.
     Il s'affala dans son fauteuil, cassé par une fatigue soudaine. Dans son dos, la mallette affichait : SCORBUT.

4

     Un voyage de ce type peut mettre vos nerfs à rude épreuve. Une trop longue exposition à une solitude forcée risque de vous faire perdre les pédales. Par moment, il vous semblera entendre des voix. Des voix de personnes que vous connaissez. Ignorez-les. Cela vaudra mieux pour vous.

     Sid essaya de se calmer en se focalisant sur le ronronnement cyclique des réacteurs, étendu dans son fauteuil, sa bouche allégée de trois autres dents. Il se redressa avec précaution, la tête comme prise dans un étau et referma la mallette sans même prendre le temps de l'éteindre. « Ne Schcormut ! Foupa ticouner gnon pu », psalmodia-t-il, expulsant deux calculs par sa bouche. Calculs qui n'étaient rien de moins que deux molaires.
     Sid n'avait pas tort. Le scorbut faisait partie des maladies éradiquées depuis la fin du XXIe et se répandait autrefois sur les bateaux de pêche ; jamais à bord de vaisseaux spatiaux. Il n'y avait pas de raison qu'il contracte une telle infection et surtout aussi loin de la Terre. Non. Cela n'avait pas de sens.
     Quittant son fauteuil, il fit quelques pas et ne dépassa pas les consoles, sa tête prise de vertiges. Puis le Black Desire accéléra sans raison. Dans sa chute, Sid percuta le fauteuil – la mallette médicale se fracassant sur le sol grillagé – avant de s'échouer non loin de l'échelle, la nuque en partie dans le vide. Et pour la première fois, le capitaine abandonna la barre, son navire en proie à l'inconnu.

*

     À son réveil, d'autres dents avaient foutu le camp – qu'il avait failli avaler en reprenant sa respiration – et les mots qui sortaient de sa bouche étaient incompréhensibles. Il s'était écoulé un temps infini avant que Sid ne reprenne conscience, c'est cette impression que lui avait laissé son évanouissement.
     Une vive lumière rouge habitait le pont principal et une sirène stridente emplissait tout le navire : les alertes fantômes avaient repris. Un bref coup d’œil en direction de la proue du bâtiment et il vit une gigantesque sphère briller d'un éclat maladif, un avant-goût de l'enfer. Sur ce disque apparaissaient les contours d'Alskaa et c'est dans cet état de confusion que Sid remarqua la structure étoilée.
     Les écrans de contrôle annonçaient que le Black se rapprochait de l'étoile Aldébaran. Impensable ! Il n'avait pas sombré si longtemps ; et même en dépit de ce que lui dictaient ses sens. Si tel était le cas, cela voulait dire qu'il ne s'était pas arrêté aux autres stations. Le vaisseau avait dérivé, par Dieu sait quel miracle, et avait échoué ici dans cet autre quelque part. Ça paraissait trop beau pour être vrai. À moins que quelqu'un se soit chargé des ravitaillements. Auquel cas, le ou la personne était encore à bord.
     Mais il délaissa vite cette idée : car dans le coin d'un écran de contrôle, il remarqua le symbole d'une jauge. Une jauge vide. Le vaisseau dérivait. Il n'y avait pas de doute possible. Ce qui signifiait que l'alerte provenait bien de la soute et qu'il allait à nouveau devoir s'y rendre.
     Descendre lui prit un temps fou. Son état fébrile rendit son équilibre plus que précaire. Ses gencives se mirent à saigner, après le second échelon, et sa bouche s'emplit d'un mélange de salive et de sang qui l'obligeait à cracher. Il progressait dans un brouillard sanglant créé de toutes pièces par son esprit. La taille du navire ne lui semblait plus si anodine à présent : effectuer un pas lui prenait une éternité. Quatre ongles de sa main droite sautèrent lorsqu'il se réceptionna, non sans maladresse, au bas de l'échelle. La traversée des différentes coursives ne se fit pas sans embûches et lorsque la porte de la soute principale se profila à l'horizon, Sid n'avait plus de dent ni d'ongle, sa silhouette voutée semblable à celle d'un grabataire. Il prit appui là où il le pouvait, ses forces se dérobant peu à peu lorsqu'il pensa discerner un appel de l'autre côté de la porte. Dans la soute principale.
     Capitaine ?
     La perte de tout ce sang.
     Hé par ici !
     Sa tête le faisait souffrir.
     Aidez-nous !
     Sa tête lui jouait des tours.
     S'il vous plaît, ne nous laissez pas !
     Comme on le lui avait dit.
     Hé capitaine ! On se les gèle.
     Non. Non. Ça frisait le délire.
     Ouais, soyez pas comme ça. Venez nous tenir chaud. C'est que ça caille ici !
     Sid se remit debout, apposant ses mains ensanglantées sur la porte. Il parvint à se maintenir droit, calant ses pieds pour ne pas glisser et ouvrit la porte de la soute, n’appréhendant plus vraiment ce qui se trouvait de l'autre côté.
     Le souffle frigorifique enfermé dans la pièce s'échappa comme un assassin poursuivi par la police, forçant Sid à se cramponner. Il rentra dans la soute et ses yeux se posèrent d'instinct sur les six boîtes.
     Ho hé ! Du bateau !
     Elles n'avaient pas bougé contrairement au reste de la soute qui semblait avoir terriblement souffert.
     Qu'est-ce que vous attendez ?
     Les murs étaient emprisonnés dans une épaisse gangue de glace à la robe anisée. Tout comme le sol.
     Vous comptez nous laisser crever ?
     Malgré son infirmité grandissante, Sid pénétra dans la pièce, prenant soin d'enjamber le tapis gelé dont l'épaisseur semblait moins importante du côté de la porte. Un disque de décongélation se dessinait dans un rayon de deux mètres autour de la table de métal, autour des boîtes. Comme si le monticule de boîtes était l'épicentre du phénomène : les immunisant en quelque sorte.
     Le Black Desire continuait de se perdre dans l'espace, tournoyant à proximité d'Aldébaran. Tout à coup, le navire se mit à trembler. Avait-il heurté un morceau de météorite ou les débris d'un navire abandonné ? La question subsistait. Et Sid glissa sur le sol détrempé, percutant la table à hauteur de hanche avant de s'y allonger, transit de douleur.
     Les voix se firent plus rageuses, plus vindicatives.
     Ha ! Ha !
     Yaup ! Les mecs, c'est l'capitaine que v'là !
     Pourquoi ?
     Hein ? Pourquoi salopard ?
     Pourquoi t'as rien fait ? Ordure !
     Ravi qu'tu viennes nous rendre visite, enfoiré ! Tu vas pouvoir apprécier notre charmante hospitalité.
     On n'a pas fait l'ménage. 'scusez ! Ha !
     Sid tenta de se reprendre, mais entre le froid, l'humidité et le sang qui rendait tout ce qu'il touchait poisseux et glissant, il ne put que se renverser et heurter le sol avec force. Une fois sur son séant, il constata avec horreur que, non seulement, les boîtes avaient quitté leur perchoir, mais qu'elles s'étaient répandues sur la gangue glaciale. Le vaisseau tangua de nouveau et Sid roula sur lui-même avant de s'étendre, éreinté, dans le contenu des boîtes, sorte de liquide brunâtre à l'odeur plus que douteuse. Il tenta de se nettoyer en se frottant le visage et les mains, mais il ne fit que s'en tartiner davantage.
     Haaaaaaaaaa ! C'est là qu'on va s'marrer les copains !
     Alors qu'il se démenait avec cette mélasse malodorante, la glace se mit à fondre et le niveau d'eau monta rapidement. Épuisé à force de repousser les assauts malveillants des boîtes, Sid se laissa emporter et sombra sans combattre.

*

     Il rouvrit les yeux, assis dans son fauteuil. Sa cabine ballottait de droite à gauche et son cœur qui se soulevait. La première chose qui l'intrigua fut ses mains : car ses ongles étaient revenus. Du bout de la langue, il caressa ses gencives qu'il pensait tuméfiées. Mais en lieu et place du vide ses dents avaient refait leur apparition.
     Plus étrange encore, cette lumière crue qui venait du dehors. De l'autre côté de ces vitres embuées. Cet extérieur qui ne pouvait pas être puisqu'il se trouvait dans l'espace.
     Grosse erreur. Le vaisseau dont Sid avait désormais les commandes était un navire de pêche : un chalutier voguant sur une mer déchainée. Un bateau en proie aux caprices de Mère Nature car, en plus des vagues aux allures de gueules démesurées, le ciel revêtait son habit hivernal : de lourds flocons laiteux tombaient en abondance sur le pont.
     Sur ce même pont s'affairaient cinq hommes emmitouflés dans d'épais cirés rouges : manipulant d'énormes casiers grillagés à l'intérieur desquels étaient accrochés des appâts. L'un d'eux noua un cordage au casier avant de lancer la bouée orange qui se trouvait à son extrémité. Ils continuèrent leur besogne sans le moindre temps mort. Déchargeant les « pièges » dans la mer qui les cernait de toutes parts, leurs gestes exécutés avec foi et conviction. En fin de compte, ces types n'avaient pas tellement le choix : balancer des casiers pour attraper le maximum de prise était pour eux leur seul moyen de mettre du pain sur la table.
     Le plus petit des cirés se retourna une fois la cage avalée par les flots. Il lança son regard bleu acier au capitaine enfermé dans sa cabine. Un regard que Sid put difficilement soutenir ; pourtant atténué par la neige qui tombait dru. Un regard dans lequel on pouvait revivre toutes les saisons accomplies à ramener du crabe – par tous les temps possibles et imaginables et ce même avec une fièvre de cheval et les genoux en vrac – depuis qu'il avait voulu embrasser cette carrière. Un regard dilué dans des litres et des litres d'alcool.
     Contre toute attente, ils se tenaient tous là à braver la tempête que l'on annonçait meurtrière, se dépêchant de décharger le maximum de casier avant la nuit qui s'abattait vite en mer de Béring. Non, ces types n'avaient peur de rien.
     Pour tout dire, Sid avait le mauvais rôle dans cette histoire. Pour la simple et bonne raison que ces gars se gelaient le cul dehors et que lui restait bien eu chaud dans son perchoir. Mais il ne fallait tout de même pas oublier que s'ils remontaient du crabe royal demain, ce serait grâce à lui. Déterminer le meilleur endroit pour pêcher était une science exacte : Sid n'avait pas le droit à l'erreur. Si jamais il venait à se mettre dedans, il condamnait également son équipage ainsi que leurs femmes et leurs enfants. Et cela il ne pouvait pas se le permettre.
     Après le dernier casier, l'équipage se retrouva pour dîner ; sans Sid. Il ne descendit pas aux cuisines et préféra rester dans sa cabine, grillant cigarette sur cigarette, se faisant du mouron à propos du mauvais temps qui, décidément, ne voulait rien entendre et refusait toute embellie.
     Au-dehors, le vent soufflait toujours. La neige n'avait pas cessé. Pire encore, les flocons se multipliaient et de courtes stalactites se formaient le long des pontons de fer. La nuit allait être longue : il allait devoir rester réveillé au cas où, pour ses matelots.
     Trois cents kilomètres au sud, le jour disparaissait derrière les terres enneigées d'Alaska et Sid veillait, son cendrier débordant de mégots et sa cabine rythmée par les bips-bips de son sonar.
     Quarante années passées à la barre du Mauvais Garçon ne l'avaient pas épargné et jusqu'à cette nuit, il n'avait jamais failli. Jamais. Un bref moment d'inattention lui avait suffi pour sceller son destin ainsi que celui de son équipage. Une décision qui le poursuivait encore.
     Harassé par la tâche, Sid n'avait quitté la barre des yeux qu'un court instant. Ses compagnons d'infortune dormaient à poings fermés et à leur réveil, ils se retrouvèrent pris au piège d'une infinie mer de glace. En quarante ans, il ne s'était jamais endormi. Jamais. Il suffit d'une fois.
     Le Mauvais Garçon était censé relever ses paniers et les décharger à Dutch Harbor d'ici après-demain. La saison du crabe des neiges touchait à sa fin et Sid allait toucher le pactole. Mais son karma en avait décidé autrement.
     Son équipage se rendit compte de la catastrophe en même temps et il ne put les empêcher de faire irruption dans sa cabine, prêts à tout casser. Il alla au charbon avec sa phrase fétiche qui l'avait, par le passé, tiré de bon nombre de situations conflictuelles : « Mais bon Dieu de merde, qui c'est l'capitaine sur ce putain de rafiot, hein ? »
     Tenter de calmer le jeu ne fut pas une mince affaire. Pris dans la glace, le bateau n'arriverait pas à faire repartir ses moteurs. D'autant que le brise-glace le plus proche était occupé à dégager un autre navire de la flotte. Le sort jouait de malchance. Pour couronner le tout : le fond du stock de vivres était presque visible. Même s'ils en venaient à bouffer les appâts, les membres d'équipage du Mauvais Garçon ne tiendraient pas longtemps. Et s'ils ne mouraient pas de faim, le froid se chargerait d'eux.
     Plusieurs appels à l'aide furent envoyés du Garçon, mais personne ne put leur porter secours.
     Lorsqu'on les découvrit une semaine plus tard, leurs corps givrés, figés dans leur posture de travail, les sauveteurs mirent la main sur le livre de bord. Voici ce qu'écrivit Sid Fisker, feu le capitaine du Mauvais Garçon :
     « Il n'y a rien que je puisse faire pour renverser la tendance. Ce désastre est dû à une extrême négligence. La mienne. Et j'en porte tout le fardeau. Quatre de mes hommes sont morts et le dernier a voulu tenter sa chance sur la mer de glace. Paix à son âme. Étant capitaine du navire, je ne peux me résoudre à quitter mon bâtiment. Mon âme restera pour toujours liée à celle de mon équipage. Qu'il en soit ainsi. »

4 (suite)

     Brusque revirement de situation.
     Sid était bien mort de froid sur son chalutier en mer de Béring, au large de Dutch Harbor mais le scorbut n'avait pas fait de lui une immonde carcasse sans dent et sans ongle.
     La soute n'avait pas été balayée par une puissante lame de fond venue de nulle part. Tout était à sa place. Même les boîtes de métal, disposées avec soin. Au plafond, la musique tournait toujours. S'était-elle seulement arrêtée ? Sid reconnut la chanson d'un vieux groupe de rock américain. Bon Jovi. Et les paroles, aussi curieux que cela paraisse, revêtaient un sens pour lui :

I'd drive all night just to get back home
I'm a cowboy, on a steel horse I ride
I'm wanted, dead or alive

     Une ombre apparut dans un coin de la soute. Petite et au regard bleu acier. Cette ombre fut suivie d'une seconde, immense et vêtue d'une salopette verte. Ces deux ombres furent rejointes par trois autres qui semblaient sortir des parois. L'équipage fantôme du regretté capitaine revenait le hanter à bord du Black Desire. Il avait failli à son devoir et son âme en gardait une trace, même dans le cosmos. Et à mesure que se rapprochaient les ombres, la conversation qu'il avait eue avec ce type étrange, durant cet entretien, lui revint subitement comme la détonation d'une arme à feu :

     Hormis la cargaison, vous serez seul à bord du navire.
     Le chemin vous semblera interminable jusqu'au Cap Harris. Mais ensuite, tout devrait rouler.
     Vous risquez de ne pas vous sentir dans votre assiette, certain jour. Il ne faudra pas paniquer. C'est une sensation commune qui est appelée le « mal de l'espace ». N'en tenez pas compte.
     Un voyage de ce type peut mettre vos nerfs à rude épreuve. Une trop longue exposition à une solitude forcée risque de vous faire perdre les pédales. Par moment, il vous semblera entendre des voix. Des voix de personnes que vous connaissez. Ignorez-les. Cela vaudra mieux pour vous.
     Voici la véritable raison de votre voyage jusqu'à la Nébuleuse du Crabe, dans la Constellation du Taureau : l'endroit où je vous envoie.
     Dans votre vie, vous avez fait, comme un grand nombre d'êtres humains, des bons et des mauvais choix. Mais il en est un, dans votre karma, qui vous poursuivra toujours à moins que vous ne répariez cette faute : c'est d'avoir précipité votre équipage dans une mort atroce. Vous avez failli à votre devoir de capitaine et c'est une erreur qui ne peut s'effacer et se monnaie assez mal.
     Pour vous racheter aux yeux de vos hommes, vous escorterez leurs âmes jusqu'à la Nébuleuse, là où évolue un vivier de crustacés stellaires proches de vos crabes et qui, dit-on, ne tarit jamais. Ainsi vous pourrez poursuivre votre but par-delà la mort et tenir votre parole. Car s'il y a bien une chose qui a de l'importance et qui est une constante dans l'univers, c'est de donner sa parole et de s'y tenir.

     Les ombres flottèrent vers la porte de la soute, la plus petite s'arrêta devant Sid et le dévisagea de ses yeux de bombardier. Dans un faible chuintement, il s'adressa au capitaine en ces termes : « Loué soit le sombre héraut qui est venu porter sa parole afin que vous puissiez tenir la vôtre ».

                                                                                                                                                              FIN.
 


7 commentaires:

  1. Du suspence à souhait!

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  2. très original, quelle imagination !!

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  3. J'ai tout de même une nette préférence pour la nouvelle de Jérémy. Plus inventive. Plus originale je trouve que celle de Solenne. Mais c'est une question de goût. En espérant que ce monsieur gagne ce tournoi car il a vraiment beaucoup de talent.

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  4. Deux textes vraiment très bien écrits, bravo aux auteurs! Solenne m'a maintenue en haleine, Jérémy m'a carrément retourné la tête avec son renversement complètement inattendu. Félicitations à tous les deux!

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  5. Et bien, de tels retours font plaisir. Qu'ils soient anonymes ne change rien. En espérant qu'il y en ait encore de nombreux autres. Merci encore.

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  6. J'ai eu un véritable coup de coeur pour le texte de solenne. Si c'était possible je voterai 10 fois par jour. Mais peut être que nous sommes, ma femme et moi, dans le même cas que ses personnages... Hormis la fin qui change, quoi que nous avons eu les résultats de la prise de sang... Le jour de la fin du monde. Ça compte? XD

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  7. La nouvelle de Jérémy Semet est disponible en numérique (ePub et Kindle) sous le titre "Cosmic Karma" (0,99 € seulement, 40 pages environ), aux éditions Walrus. Le texte est agrémenté de trois illustrations originales de Vianney Carvalho :

    http://store.walrus-books.com/cosmic-karma/

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