"Si l'art n'a pas de patrie, les artistes en ont une." Camille Saint-Saëns

"Un seul rêve est plus puissant qu'un millier de réalités." J.R.R. Tolkien

Nouveau Monde 13 : avancement du numéro

NOUVEAU MONDE n°13 "Révolution" : état d'avancement du numéro
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samedi 22 décembre 2012

Tournoi des Nouvellistes - Huitième de finale n°8 : Mike Barisan / Alizée Villemin



Vous trouverez ci-dessous le planning du tournoi actualisé. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.





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La gagnante du 7ème huitième de finale est Caroline Romain, qui était opposée à Morgan Rozier. Elle est donc qualifiée pour les quarts de finale. Félicitations !

Voici à présent le dernier huitième de finale du Tournoi des Nouvellistes. Lisez les deux nouvelles et votez ensuite, grâce au module situé tout en bas de cet article, pour votre texte préféré. Vous avez une semaine, jusqu'au vendredi 28 décembre 2012, 23h59, pour voter. Celui qui aura obtenu le plus grand nombre de votes l'emportera et sera qualifié pour le tour suivant tandis que son concurrent sera éliminé.

N'hésitez pas à donner votre avis sur ces nouvelles dans un commentaire, en fin d'article. Les auteurs attendent avec impatience vos retours sur leurs textes, c'est important et constructif pour eux. Pour cela, cliquez sur le titre de l'article pour voir ce dernier en entier et descendez jusqu'en bas. Un espace réservé aux commentaires s'y trouve.

Bonne lecture et bon tournoi à tous !  


Huitième
de finale
n°8



nouvelle n°15
Les Chroniques de Morgheleim 
À la conquête des mers australes
de
Morgheleim. Rien de plus qu’une terre noire et cruelle à l’instar du cœur des hommes. Rien qu’un bout d’écorce terrestre aussi pourri qu’un cadavre abandonné aux vautours. Comment pourrait-on voir un avenir et une beauté jalousement cachée là où règnent la mort et la ruine ?
Des plaines de cendres crevassées s’étendent à perte de vue. Seuls gardiens de ces déserts grisâtres, des squelettes d’arbres suppliciés ombragent les crânes des derniers passants. Les rivières asséchées servent désormais de routes aux cannibales et les villes jadis vigoureuses et rayonnantes ne sont plus que des antres pour les démons faméliques. Morgheleim se meurt. Dépouillé de vie, écorché jusqu’à la moelle. Il n’en reste qu’un monceau de délabrement incessamment battu par les vents glaciaux du nord. En ce jour, même le temps n’arrive plus à condamner cette terre inhospitalière. Mais cela ne tardera pas à changer.

Karak Ghar est le dernier roi de Morgheleim. Vieux guerrier aux mains couvertes de sang, immunisé à toute forme de magie, sa rage est, dit-on, aussi vieille que sa vie. Elle lui permet d’exister encore en cette époque de ténèbres. De hauts pics ténébreux entourent sa citadelle de Surin et d’une poigne inflexible ce roi sauvegarde son peuple d’une fin inexorable. Pourtant, jamais plus le soleil n’éclairera son royaume. Jamais plus ses villes ne se redresseront. La haine des hommes a anéanti tout espoir depuis bien longtemps. Lui-même, ce roi conquérant Morghien, est condamné. Jour après jour, la maladie des cendres lui prend toute vitalité. Bientôt son âme.
Plus d’espoir. Et pourtant, il continue à lutter. Jusqu’à ce jour…


***


Le roi siégeait sur ton trône d’airain. Massif, puissant et sanguinaire, Karak dominait les restes de son peuple. Depuis les fentes de son sinistre casque à cornes, ses yeux, anthracites comme l’acier sous le ciel vespéral, fixaient intensément le nouveau venu. Le Kyrien à genoux devant lui parcourait lentement la salle des rois de Morgheleim. Il exprimait ce même regard craintif qu’ont les enfants face à la Mer Fantôme. Karak ressentait la crainte du délateur à la peau pâle au bas des marches de son estrade. Ce traitre avait raison de laisser la peur s’insinuer en lui.
La salle des rois de Morgheleim. Un hall gigantesque, merveilleux, effroyable. Malgré d’énormes chandeliers de fers, une pénombre oppressante et une sensation de vacuité agoraphobe emplissaient constamment ce lieu immortel. Sur les flancs, des piliers monumentaux s’élançaient démesurément dans les ténèbres au-dessus des têtes, destinés à soutenir des arches en ogives dont on ne pouvait qu’en deviner la masse, loin en hauteur. Les espaces entre les colonnes de pierres offraient la vision de gouffres épouvantables, comme des portes menant sur quelques néants insondables. Il n’en était pourtant rien. Karak le savait. Il s’agissait d’un déambulatoire englouti dans la nuit, car les choses qui s’y tapissaient ne toléraient aucune lumière.
Un son sourd, abyssal, résonna depuis ces ténèbres. Le Kyrien au pied du trône frissonna. Ses pupilles se dilatèrent, réduisant ses iris rouge sang à de fins anneaux. Il reporta d’abord son attention sur le roi, avant de lever le regard vers le vide entre les piliers à sa gauche. Karak sourit sinistrement. Le grondement bestial venait de bien plus haut. Cet idiot l’ignorait, mais d’immenses silhouettes se mouvaient sur les flancs du hall. Invisible, pourtant si proche. Ces demi-dieux étaient à son service, car nul ne pouvait résister à Karak Ghar.
L’un des immenses Ythrarks émit à nouveau un grondement terrifiant, le genre qu’aucun humain ne peut normalement supporter d’entendre. Le délateur kyrien s’enfonçait dans un mutisme puéril. Karak commença à s’impatienter. Il retira son casque d’acier et le posa sur ses genoux, dévoilant un visage anguleux pareil à une roche mal taillée, aux contours lourds et aux sourcils manquants. Karak intimidait souvent les étrangers.

— Dis ce que tu as à dire avant que ma patience ne trouve ses frêles limites, le sermonna-t-il.

Le Kyrien, toujours à genoux, passa une main hésitante dans ses longs cheveux noirs. Il prit une grande inspiration avant de soutenir le regard agacé du roi morghien.

— J’ai une nouvelle dont vous allez vous réjouir, Seigneur, dit-il en reprenant une bien piètre contenance.

— Ça, tu me l’as déjà dit ! s’impatienta Karak.

— Parle, Kyrien !

Karak toisa l’homme qui venait de parler, à sa droite. La silhouette du sorcier Fargharak ployait sous une large robe sombre. Son capuchon demeurait constamment relevé, si bien que peu de mortels avaient pu contempler sa face hideuse. Tout comme lui gardait souvent son casque à cornes, macabre trophée obtenu sur la dépouille de son père.

— Je suis venu vous avertir que Vaal Slark part en campagne, Monseigneur, répondit le Kyrien avant de recouvrer à nouveau le silence.

— Si tu ne vas pas droit au but, ma lame ira droit dans ta gorge, annonça froidement Karak.

Le Kyrien aurait dû s’en effrayer. À l’inverse, une folie couvait à présent dans son regard. Il souriait presque.

— Slark part pour les mers australes.

— Impossible ! s’écria Karak en se levant de son trône. Tu mens !

Subitement, une quinte de toux força le roi à se rasseoir. Karak porta une main à sa bouche humide. Du sang souillait sa paume.

— Non, Seigneur de Morgheleim, reprit le Kyrien. Slark a découvert le passage dans les montagnes. Ce n’est qu’une question de temps avant que les restes de mon peuple n’atteignent la mer. Ils comptent reforger un empire sous le soleil.

— C’est une chimère ! lâcha le roi. Aucun mortel ne peut traverser les pics du sud. Ses parois sont aussi raides et tranchantes que des rasoirs et leurs sommets sont gardés par les démons. Aucun mortel n’a pu revoir la mer depuis la guerre des jours sombres. Aucun !

— Ils ne passeront pas par-dessus, si je puis me permette, tenta bon de lui signaler le délateur à la peau blafarde. Un tunnel naturel rejoint la côte. Il était là, sous nos yeux depuis tout ce temps. Slark l’a découvert.

Karak chercha une quelconque tromperie dans le regard du Kyrien. Agacé, il pivota vers son sorcier. Celui-ci, dont le visage demeurait toujours plongé dans l’ombre de son capuchon, fixa un long moment les prunelles cerclées de sang de l’étranger. Finalement, Fargharak corrobora le jugement du roi.

— Il dit la vérité, Monseigneur.

Le Kyrien rit.

— Menteur ! Comment pourrais-tu le savoir, toi qui es sorcier ! Je suis Kyrien et ceux de ma race ne souffrent pas de tes pouvoirs. Aucune magie d’aucun monde ne pourrait m’affecter.

— Mais tu as des yeux, dédaigna le sorcier. Ils sont comme des fenêtres sur l’âme. Si je ne puis lire les pensées de ton cerveau, je peux néanmoins regarder ton âme à travers tes pupilles.

Le Kyrien se renfrogna.

— Pourquoi dénonces-tu les tiens ? s’enquit Karak. Même si tu dis la vérité sur ce passage, donne-moi une seule raison de croire un délateur. Tu trahis ton propre peuple…

— Parce que Slark n’a pas d’or à me donner pour une telle information, sous-entendit le Kyrien, un fin sourire aux lèvres.

Karak se prit le menton entre les doigts, tandis qu’il prenait conscience des murmures émis par les centaines de Morghiens rassemblés dans le hall. Le roi contempla cette lueur d’espoir se répandre dans le regard des siens. Pour la première fois depuis longtemps, son peuple se réjouissait.

— Cette nouvelle est une délivrance, approuva le sorcier Fargharak.

Karak ne releva pas sa parole. Ses pensées étaient rivées sur son ennemi de toujours. Vaal Slark. Le fils du fléau de ce monde. Il n’avait jamais rencontré ce guerrier en personne, mais sa réputation le précédait. C’était à cause du père de Slark que lui, Karak le Tueur de Rois, possédait cette couronne et qu’on le disait sanguinaire. Encore à cause de lui qu’il avait assisté à l’agonie de son épouse. À une bien lointaine époque lui semblait-il, Karak avait perdu son humanité. Il revit dans son esprit la tête de sa promise entre ses mains écarlates. Elle avait les traits déchirés par la douleur et ses longs cheveux blonds teintés de sang. Ses derniers mots saturés de peur avaient été le coup de trop. Karak sentit les larmes lui revenir rien qu’en y repensant. Ne me laisse pas partir… l’avait-elle imploré.
L’instant d’après, sa femme était morte. Et tout ceci, par la faute du père de Slark ! Une fois la fin de la guerre des démons proclamée, ce fou avait orchestré un génocide. Les cités des hommes étaient tombées. Toutes. Sauf une. La Citadelle de Surin se dressait encore contre les ennemis de l’humanité. Ces mêmes ennemis qui, désormais menés par Slark, continuaient l’œuvre du père, loin dans les terres, mais avec une ferveur renouvelée.
Karak vouait une haine intarissable envers ce nouveau roi du sud. Cependant, grâce au délateur, une opportunité s’ouvrait à lui. Il pouvait enfin anéantir la race kyrienne une fois pour toutes !

— C’est une bonne nouvelle, en effet, pensa tout haut Karak, songeur. Celui qui détiendrait les mers australes verrait son peuple recouvrer sa grandeur. Nos fils pourraient jouir d’une vie nouvelle et je tiendrai enfin ma vengeance.

Karak se remit à tousser et, une fois de plus, constata le sang sur sa paume. Ce sang. Rouge et brillant. Sa vie. Lui la perdrait s’il partait.

— Mon roi, commença le sorcier Fargharak d’une voix retentissante, la survie des Morghiens en dépend !

— Et vous pourriez enfin tuer Slark ! renchérit le Kyrien, étrangement sincère.

Un brouhaha approbateur s’amplifia dans le Hall des rois. Karak vit son peuple s’enchanter de la nouvelle, des possibilités qu’offraient une mer à portée de mains et un sorcier capable d’en extraire le sel pour la rendre potable.

— Mon roi, cette citadelle deviendra notre tombeau si nous restons. Nous n’avons plus rien à faire ici. Gagnons les mers australes !

Intérieurement, le roi sourit. Le sorcier avait dû ressentir son trouble en cet instant. Maudit soit-il ! Il observa un moment ce bonheur qui ridait le contour des yeux et étirait la bouche de ses gens. La joie. Cette émotion le perturbait, le dégoutait. Lui qui avait passé tout son temps à guerroyer et à souffrir… Mais les temps changeaient, voilà tout. Lui l’immortel, celui qui avait défié la mort à de nombreuses reprises, allait devoir la défier une ultime fois.
Karak se leva de son trône et leva ses mains maculées de sang bien hautes, englobant par ce geste le millier de Morghiens rassemblé là, sous les voûtes enténébrées.

— Mon peuple. Vous m’avez toujours suivi et, en contrepartie, je n’ai pas souvent été juste envers vous. J’ai même été cruel par le passé. La mort de mon épouse, votre défunte reine, ne m’excuse en rien. Heureusement, tout à une fin. La mienne approche. Ce n’est pas un secret. Mais avant de mourir, je vais vous offrir le salut éternel. Je ne quitterais pas ce monde avant que nous ayons atteint les mers australes !

Il s’ensuivit une acclamation tonitruante. Les Morghiennes brandirent leurs bébés faméliques, tandis que les rares enfants dansaient en ronds. Oui, pensa Karak. Je vais apaiser vos tourments.

— Le manque d’eau fait des victimes tous les jours, continua-t-il. Il ne pleut presque plus et chaque matin voit le nombre de cannibales augmenter. Mais enfin, la chance nous sourit ! Il nous suffit de chasser Slark qui nous a tant fait de mal. Nous allons le prendre de vitesse et, sinon, se sera arme à la main que nous défendrons notre survie. Aucun blafard ne nous volera notre eau !
La foule en liesse acclamait son roi. Karak posa ensuite les yeux sur le Kyrien au bas des marches. Le délateur souriait. Imbécile ! Karak tira son épée, la célèbre Flagelleim, et s’avança sur l’ennemi dont les prunelles s’agrandissaient de frayeur. Il comprenait son intention.

— Vous ne pouvez pas me tuer ! le supplia-t-il en se relevant et reculant de crainte. Moi seul connais la route qui mène au passage dans la montagne !

Arrivé à sa hauteur, Karak toisa l’étranger du haut de sa stature de roi. Il était bien plus large d’épaules que cet être pitoyable à la peau blanche. Il le dominait même d’une tête. Quant à son torse, épais et proéminent, il contrastait fortement avec la minceur du délateur. Misérable… D’un coup de lame, Karak trancha la tête du Kyrien terrorisé. Une gerbe de sang macula le sol du Hall alors que le corps sans vie s’effondrait sur le dallage. Le roi cracha sur le cadavre à ses pieds, puis s’abaissa pour ramasser la tête sanglante. D’un geste dédaigneux, il la lança à son sorcier.
Décidément, les Kyriens ne comprendraient jamais rien aux pouvoirs des Morghiens. S’il lui avait fallu un guide ennemi pour trouver la grotte, il l’aurait torturé jusqu’à en obtenir l'emplacement.

— Préparons-nous au départ ! tonna le roi en levant sa lame ensanglantée. Nous allons chasser Slark de nos terres !


***


Le désert de Sarabarh. Froid, hostile et dépouillé de toute beauté. Nul ne foulait d’ordinaire ces immenses plaines de cendre hachurées de crevasses abyssales. Des bourrasques violentes et cuisantes les balayaient constamment. Ces rafales soulevaient d’énormes nuages de poussière chargés de soufre et de silice, véritable fléau pour tout voyageur arpentant les terres boréales. Sur leur flanc droit, une chaine de basses montagnes rompait la monotonie du lieu. Aussi noire et lugubre qu’une tombe, ce rempart contre les tempêtes, aux sommets déchiquetés abritait des hordes de cannibales affamés.
Karak sentait leurs présences. Tous ses regards braqués sur ces âmes en errance. L’avidité de chairs poussait souvent les cannibales à supplanter leur lâcheté. Et ils attaquaient toujours en masse.
Sous un ciel de plomb, les derniers des Morghiens marchaient sous l’ombre de ces montagnes tant redoutées. A leur tête, le roi affirmait sa détermination. Alourdi de son large manteau battu par les vents, il avançait d’un pas impérial, Flagelleim à son côté et son casque à cornes ne laissant que ses yeux visibles. On eut dit que la venue du dernier roi sur ces plaines écorchées témoignait de la fin proche du monde des hommes. Ou celui des Kyriens tremblait de peur rien qu’à l’annonce de l’arrivée du Seigneur de la Citadelle de Surin.
Après avoir franchi d’antiques ponts en surplomb des vides souterrain, un guerrier de Morgheleim vint porter la parole des autres à leur roi.

— Monseigneur, les citadins ont peur. Nous n’avons que peu de ressources et aucune assurance d’avoir pris la bonne route.

Karak s’arrêta et pivota face à l’impudent. Grand et large d’épaules, celui-ci avait tout du fils d’Arh, le dieu de la guerre, mais rien de la rhétorique des dieux savants. Le regard du roi glissa par-dessus l’épaule de cette brute sans cervelle et contempla l’imposante caravane qui ne manquerait pas de suivre le déroulement de cette discussion. Près de deux mille Morghiens, ralentis par moitié moins de charrettes tirées à bras-le-corps, filaient ses traces. Cent d’entre eux étaient des guerriers qui lui avait juré allégeance. Dix seulement composaient sa garde d’élite : les élars. Des êtres aussi froid et sanguinaire que lui, mais qui valait chacun dix hommes en arme. Karak reporta ses yeux anthracite sur le guerrier à la longue chevelure crasseuse. Pour une telle effronterie, Flagelleim aurait dû l’abattre. Toutefois, il retint sa main. Cela aurait un mauvais effet sur son peuple.

— Tu oses douter de ton roi ?

— Non, Monseigneur, répondit le guerrier. Je doute de la véracité des paroles du Kyrien.

Karak refoula un sourire. Cet homme était courageux, mais idiot. Ce qu’il avait voulu exprimer à travers son doute était la direction incertaine prise par le roi. Rien d’autre.

— Je ne te crois pas, lâcha Karak froidement avant de tousser à s’en arracher les poumons. Mais tu as raison sur un point. Nous ne connaissons pas l’emplacement exact de la grotte. Le temps est venu de le découvrir. Fargharak ! appela-t-il.

Le sorcier ne tarda pas à arriver, les pans de sa bure fouettés par les forces intangibles de la steppe et le capuchon relevé. A ses côtés marchaient les gardes d’élite, la lance acérée en main et l’armure noire absorbant toute lueur du jour pâle. Avec leurs amples capes poussiéreuses et leurs heaumes clos, les élars étaient effrayants.

— Mon roi ? s’enquit le sorcier.

— Invoque le Kyrien.

Sans plus de cérémonie, Fargharak s’exécuta. Il s’empara de la tête décapitée au fond de son sac et la tendit à deux mains droit devant lui, sans montrer la moindre répugnance dans ces gestes. Puis, avec une voix d’outre-tombe, il psalmodia une vieille incantation. Le guerrier à côté des deux derniers puissants morghiens de ce monde perçut un changement dans l’air. Le vent vira brusquement. Les sons alentour s’évanouirent, tandis que des sifflements lointains, stridents, s’ajoutèrent aux paroles indéchiffrables du sorcier. Jusqu’à ce que la bouche et les paupières du Kyrien s’ouvrissent brusquement. La mâchoire inférieure s’affaissa à l’extrême, alors que ses yeux exorbités dégageaient une terreur indicible.

— Je croyais que les Kyriens étaient immunisés contre la magie ? s’étonna le guerrier.

— Vivant, oui, acquiesça le roi, les bras croisés contre son torse prodigieux. Demande-lui la route, sorcier !

Toujours dans cette même langue obscure, Fargharak ordonna à la tête de parler. La bouche béante s’anima :

— Il faut passer par la Mer Fantôme, Roi des Hommes.

Cette réponse explicite fut comme un coup de poignard. Elle mit fin à tout espoir avec une douloureuse facilité. Les Kyriens, étant immunisés contre la magie, avaient dû réussir la traversée de cette contrée inexplorée des hommes. Car, contrairement aux blafards, les humains n’y avaient jamais survécu.
Karak ne laissa transparaitre aucune émotion. Seules les jointures de ses doigts repliés blanchirent sous l’effet d’une tension nerveuse. A l’inverse du guerrier à la longue chevelure crasseuse.

— La Mer Fantôme ! s’effraya-t-il. Nous sommes perdus. Nous allons tous périr !

Exaspéré, le roi tira son épée et la planta dans la poitrine du Morghien, transperçant sa chemise de mailles d’un coup, et laissa le corps sans vie du combattant glisser de lui-même de sa lame. Un cri répondit à cette abjection. Une femme s’effondra dans les rangs des citadins. Le roi l’ignora et pivota vers le sorcier impassible.

— Nous allons traverser la Mer Fantôme, gronda-t-il, subitement furieux. Elars ! Tuez tous ceux qui refuseront. Les Morghiens n’ont jamais été lâches !

— C’est de la folie ! défia un autre guerrier qui se tenait deux mètres en arrière et qui avait entendu la conversation.

Le roi alla se planter devant lui, l’arme toujours au poing et la haine couvant dans son regard d’acier. Le guerrier qui venait de parler avec autant de désinvolture ne cilla pas. L’étincelle morghienne, celle qui avait valu la victoire sur d’innombrables ennemis, brillait au fond de ses prunelles d’encre.

— La folie est de douter en ces heures sombres, le rabroua Karak. Nous nous approchons de notre destinée. Sois le Morghien que tu devrais être et sers-toi de ta force contre ce qui nous attend.

— Et les vieillards ? Et les enfants ? Personne n’a jamais survécu ! appuya sèchement le combattant. Leur destin sera scellé si nous entrons dans ces terres de ténèbres.

Les muscles des mâchoires du roi se crispèrent. Non. Il s’était trompé sur son compte. C’était de la peur qui faisait luire ses yeux. Rien de plus. Alors que lui n’était pas devenu roi par hasard. La peur… Voilà ce qu’un roi devait ignorer. Voilà ce dont les Morghiens devraient se passer !
Karak se tourna vers son peuple. Les plus proches dévisageaient leur souverain.

— Si nos prédécesseurs ont échoué, c’est uniquement parce qu’ils n’avaient pas d’armée, tonna-t-il. Ensemble, nous serons plus forts que les ténèbres. Mais pour cela, nous devons rester unis et ne pas douter ! La peur sera notre pire ennemi dans ce périple qui nous attend. Abandonnez-la !

— Baliverne, grommela le guerrier en fixant le roi sévèrement. Des femmes et des enfants ne font pas une armée. Même si nos prédécesseurs avaient eu mille hommes, jamais ils n’auraient survécu. D’ailleurs, vous parlez de rester uni ! Laissez-moi en douter. Qu’allez-vous faire ? Tuer tous ceux qui refuseront de vous suivre ? Comme cet homme là ? lâcha-t-il, désignant le cadavre qu’une femme en pleurs étreignait. Enfin de compte, votre beau discours dans le Hall ne valait pas grand-chose. Vous vous fichez de qui vivra ou qui mourra, du moment que vous survivez !

Les yeux de Karak dardaient des éclairs sur le félon. Ce fou attisait une profonde rancœur chez les Morghiens rassemblés autour d’eux ! Le roi vit nombre de regards hostiles pointés sur sa personne. Des murmures aigres et emplis de colères parcouraient la caravane.

— Tu as raison, je me fiche de qui mourra, siffla le roi entre ses dents.

D’un coup de lame, il trancha la tête du guerrier morghien face à lui. Une gerbe de sang souilla les roches noires du sol. Les citadins alentour reculèrent, effrayés des réactions brutales, mais malheureusement proverbiales, du seigneur.

— Elar ! A vos armes !

Sur l’ordre vindicatif de leur roi, les gardes d’élites empoignèrent leurs lances à deux mains et les pointèrent vers la foule.

— A présent, tous ceux qui hésiteront seront abattus, reprit froidement le roi. Si nous voulons survivre, nous devons y croire. Ne pensez qu’à la victoire. En avant !

Sans attendre, le vieux seigneur se remit en marche, son épée ruisselante de sang toujours en main.


***


Une brume irréelle, spectrale, stagnait sur la Mer Fantôme. Pas le moindre vent… Et pourtant, des vrilles diaphanes se formaient devant Karak. La mauvaise réputation du lieu et son nom ne provenaient toutefois pas de cette singularité climatique. Personne n’avait encore accompli sa traversée et même lui ne savait rien de ce qui hantait cette mer sans eau. Ni pourquoi on la qualifiait de mer, d’ailleurs.
Epée au poing, Karak fendait le brouillard, l’attention aiguisée et l’esprit sur le qui-vive. Les poils de ses avant-bras se hérissaient. Ses pieds dérangeaient trop souvent les cailloux du sol. Quant à ses sens, il ne lui était d’aucune utilité dans cet endroit maudit. L’œil ne voyait qu’à quelques mètres. L’ouïe n’entendait que le silence inquiétant d’une steppe sans vie. L’odorat ne percevait que la sueur des milliers de Morghiens. La peau ne ressentait que la fraicheur d’un hiver éternel et le goût n’était d’aucune utilité dans un lieu dépouillé de nourriture.
Malgré l’absence de preuves concrètes, Karak continuait à défier des peurs irraisonnées. Lui qui s’accrochait si bien à la vie, qui avait tant repoussé les limites de sa propre maladie, ne pouvait craindre l’inconnu. En cela résidait sa longévité hors normes. Alors, pourquoi cette terreur latente ? Cette angoisse de ce qui demeurait caché, là, juste sous les regards des Morghiens le rongeait de l’intérieur.
Derrière lui, ses gens se serraient d’inquiétude tout en clopinant. Ils avaient aussi peur du courroux de leur roi que des ténèbres environnantes. Bien ! Au moins ne s’enfuiraient-ils pas dès le premier incident. Les derniers guerriers de sa citadelle, surveillés par les élars, avançaient en ordre de part et d’autre de la caravane. Les gardes d’élite avaient reçu pour ordre d’abattre tout geignard. Néanmoins, Karak percevait dans leur contenance une crainte perceptible. Quelque chose hantait cette plaine stérile perpétuellement engloutie dans son linceul d’humidité. Quelque chose qu’ils ne tardèrent pas à découvrir.
Au bout de la troisième heure de marche, les femmes, enfants et la poignée de combattants qui composaient l’armée morghienne eurent la vision la plus effroyable de leur vie. Fargharak marchait au côté de son roi quand ils aperçurent la colline de chair échouée au pied d’une de pierre brisée. Le brouillard tendait à se dissiper à cet endroit, comme pour dévoiler une partie de son épouvantable secret.

— C’est impossible, lâcha le sorcier presque à regret.

Il n’exprimait jamais de sentiments. A l’inverse, le roi demeura pour lors muet. Nul n’aurait pu deviner les pensées du seigneur en cet instant. En revanche, leur découverte aurait à coup sûr fait pâlir même le plus grand des Ythrarks confinés dans le déambulatoire du grand Hall.
Karak abaissa la capuche de son manteau pour embrasser l’énormité du cadavre de la bête limaciforme. Des nappes de poussières, soufflées par le vent, se détachaient du dos bombé et disgracieux de la créature, loin dans les hauteurs. La silhouette grasse, tout en longueur, ne possédait pas de membres apparents. Peut-être se mouvait-elle par reptation, à l’instar d’un apode ? Quoi qu’il en soit, Karak afficha peu à peu une moue craintive. Comment rester de marbre face à cette masse de chair à la peau terne aussi grande que la colline à laquelle elle était accotée ? La tête, plus imposante que la Citadelle de Surin dans son entier et que supportait un cou trapu, abritait d’énormes défenses comparables à des tours d’ivoire. Ce gigantisme ne pouvait être assimilé par des cerveaux humains et il plongea dans le déni bon nombre de Morghiens.
Un sifflement fut lancé depuis les cieux. Karak leva la tête pour contempler une nuée qui volait non loin au-dessous des nuages. Les étranges créatures plates, de forme losangée, tournoyaient lentement autour d’un axe invisible, à l’aplomb de l’épave animale. Leurs larges ailes triangulaires battaient à peine les courants. Elles ondulaient lascivement, gracieusement, sans s’épuiser ni contribuer à maintenir ces êtres volant en lévitation. En fait, ils décrivaient une sorte de ballet aérien que l’on aurait pu qualifier d’envoutant, ou de dérangeant selon les points de vue.

— Qu’est-ce, d’après toi ? s’enquit le roi.

Fargharak observa un temps le ciel et ses habitants. L’un d’eux descendait au grès des courants. Il vola bientôt à moins d’une vingtaine de mètres du sol. Karak distingua alors un visage sous la créature. Entre les larges ailes directement reliées au corps prolongé d’une queue effilée, une bouche et deux yeux noirs s’y logeaient. Ainsi, la créature observait le sol sans jamais avoir à baisser la tête pour ce faire.

— Des raies, mon roi, finit par répondre le sorcier, mal à l’aise. Ces poissons devraient nager au lieu de voler.

— Il semblerait qu’ils se soient habitués à l’assèchement des océans. Remettons-nous en route.

Le roi n’aimait guère l’attitude du monstre. Pas plus son regard malveillant. L’armée reprit sa longue marche à travers ce royaume perdu, laissant le cadavre cyclopéen derrière eux et les raies du ciel à leur déambulation. Karak avait repris la tête de la procession funèbre. Il toussait de plus en plus, mais sa détermination ne faillit pas.
Pourtant, l’heure suivante, il douta du succès de son périple. Il fut le premier à poser les yeux sur le cœur de la Mer Fantôme. Dressé au sommet d’un coteau, le roi contemplait la vaste fosse parsemée de murailles aux coraux saillants. La brume avait cédé sa place à une vision parfaite des horreurs qui les attendaient. Au fond de gorges profondes, de goulets encaissés et de vallées démentielles flottaient des corps diaphanes formés d’ombrelles et de longs filaments sinueux. Des centaines, des milliers, des dizaines de milliers de méduses sortaient des trous et des crevasses. Ils avaient senti la présence d’humain et remplissaient tout cet environnement singulier.
Une mer sans eau. Un voyage sans espoir. Depuis l’arrière de la caravane s’élevèrent des cris et des hurlements.
Karak fit volte-face. Fargharak partait voir ce qui se passait. Inutile. Le roi savait. Ils étaient tombés dans le même piège qui avait tant tué d’imprudents avant eux…

— Arme au clair ! Morgheleim ! Avec moi !

— Et les gens, Monseigneur ? s’horrifia l’un des combattants proches de lui. Ils n’ont pas d’arme pour se défendre !

— Si tu veux leur donner la tienne, ne te gêne pas. Ceux qui veulent survivre, avancez coûte que coûte et ne vous occupez pas des autres. En avant !

Karak entreprit la longue descente du coteau. Les élars se répartirent sur les flancs de la caravane, menaçant tous ceux qui hésitaient à poursuivre. Le roi n’entendit pas ses guerriers le maudire pour sa folie. Néanmoins, tous se pressèrent derrière lui. Leur chance résidait dans l’espoir d’atteindre une caverne ou tout autre refuge accessible. La panique gagnait les citadins morghiens sous forme de cris, de pleurs et de colère. Pour Karak, le refus de mourir dénotait une étonnante impassibilité.
Au bas de la colline, ils s’engagèrent dans un défilé encaissé et plongé dans la pénombre. De hautes falaises de coraux sanguins, de formes diverses et variées, les dominaient de chaque côté. Karak y aperçut des boules mimant le cerveau humain, des barrières de disques festonnées ou des rameaux nus. Comment ne pas percevoir l’impuissance des hommes dans ce monde étrange où tout était plus grand, plus menaçant, plus terrible ?
A la sortie du défilé, ils débouchèrent, le souffle court, dans un carrefour de vallées et de barrières de corail. Karak pressentit le piège et fonça droit devant lui, vers un large trou dans une barrière aux branchages écrus. La plupart le suivirent. D’autres, sans doute les retardataires, n’eurent pas cette chance et hurlèrent. La macabre mélodie perdura longtemps après leur passage.

— On continue ! ordonna le roi en s’enfonçant entre les ramifications ici diaprées.

Elles étaient parfois aussi épaisses que des troncs d’arbres séculaires. Pour lors, le toit de branches les gardait de la menace des méduses. Les choses se compliquèrent davantage lorsqu’ils arrivèrent aux portes d’une plaine ceinte de barrières moussues infranchissables. Au-delà, une gorge étroite permettait de s’enfoncer plus en avant dans la Mer Fantôme. Alors qu’au-dessus de cette immensité monotone, des milliers de méduses patientaient, flottant par petits bonds dans l’air. Le spectacle de tant de ces monstres terrorisa les habitants de la Citadelle de Surin.
Cette fois, la peur de leur roi ne l’emporterait pas. Karak chercha son sorcier, mais celui-ci n’était plus en vue.

— Ecoutez-moi, braves de Morgheleim, dit Karak en faisant face à un bon millier de Morghiens.

Toutes les charrettes avaient dû être abandonnées et il ne savait dire avec toute cette flore exubérante si d’autres citadins arrivaient encore ou non.

— Vous n’avez pas attendu tout ce temps pour laisser la mer aux Kyriens, poursuivit Karak. Vous n’allez pas laisser l’avenir des nôtres entre les mains de la mort ! Nous ne pouvons rester indéfiniment ici. Pas plus que nous n’avons parcouru toutes ces terres pour nous en retourner comme des pleutres dans la Citadelle. C’est pourquoi nous allons traverser cet enfer et gagner les mers australes ! Allons-y !

Flagelleim brandie, Karak s’élança dans la clairière aux méduses. Aussitôt, une dizaine d’entre elles se précipitèrent sur lui avec une vitesse saisissante. Heureusement, le roi demeurait le plus grand guerrier de son temps. Il roula sous les ombrelles blanches, évita adroitement les filaments mortels et trancha les créatures abyssales d’un coup de lame. Près de la moitié des Morghiens le suivirent, l’autre moitié ne trouvant pas le courage de s’élancer à découvert. Quant aux élars, leur lance foudroya les animaux marins avec une incroyable facilité.
Le spectacle tout autour était effrayant. Les méduses se jetaient sur eux avec une férocité implacable. Des dizaines de Morghiens tombaient à chaque seconde, carbonisés ou tenant leurs membres noircis de brûlures. A chaque esquive, Karak sentait son cœur manquer un battement. C’était ni plus ni moins que du suicide ! Il y en avait trop. Sa lame ne cessait de tailler, d’éventrer et de crever des méduses. Derrière lui retentissaient les cris des victimes. Puis, Karak aperçut une bête encore plus grosse que les autres. Elle devait bien mesurer dans les cinq mètres de diamètres et ses filaments formaient une longue touffe abjecte, dense et mortelle à souhait. La reine se fraya un chemin dans le pullulement de ses congénères.
Quand une chose inattendue se produisit. Une onde de choc souleva le roi dans les airs et le projeta contre une ombrelle vaporeuse. Par chance, Karak ne fut pas touché par les filaments et retomba lourdement au sol. Il constata que le phénomène avait affecté tout le monde à découvert. Et plus particulièrement les méduses qui, moins denses que les hommes, s’étaient vues refouler par l’onde d’énergie.
Fargharak le sorcier s’avançait à son tour dans la plaine débarrassée de ses monstres, le capuchon toujours relevé sur son visage.

— Je te croyais mort avec les retardataires, confia le roi en se relevant.

— Mon pouvoir m’a permis de vous rattraper à temps, on dirait.

Le ton du sorcier déplut à Karak. Le méprisait-il pour sa rage d’avancer coûte que coûte ? Il devait atteindre les mers australes. C’était là son dernier souhait avant que la maladie des cendres ne le réduise à l’état de cadavre.

— En effet… gronda-t-il à l’adresse de Fargharak. En route !

Ils abandonnèrent dans leur sillage plusieurs centaines de victimes brulées par les méduses. Les vivants évitaient de croiser le regard de ces visages figés dans une étreinte de torture éternelle. Ils passaient à côté des morts, les larmes glissant de leurs joues creusées par la disette. C’était des proches qu’ils laissaient et leurs cadavres pourriraient dans la solitude, au fond d’une mer sans eau.
Six cents Morghiens continuèrent le périple à travers l’empire fantôme, escortés par les élars. A distance raisonnable s’élevait un nuage blanchâtre. Désormais, les méduses se comptaient en centaine de milliers. Elles dérivaient lentement autour d’eux, sans jamais trop s’éloigner de leurs proies, mais sans risquer non plus de déclencher l’ire de l’homme aux pouvoirs. Sauf qu’en l’occurrence, le sorcier n’était plus du tout sûr de réussir à repousser les nuées de méduses si elles synchronisaient leur attaque.
Karak évitait d’y penser. Un assaut d’une telle ampleur les balaierait en un instant. Y songer ne ferait qu’attirer le mauvais sort. Karak préférait se focaliser sur la finalité de sa mission. Et rien d’autre.
Quand enfin, une ombre se dressa peu à peu au-dessus des canyons. Les silhouettes géantes des montagnes du sud apparaissaient.

— Nous y sommes, sourit Karak.

Il entraina les rescapés dans un vallon enténébré et, à la lueur d’un espoir, se permit de croire au succès de la quête. Après tout, les méduses se méfiaient de Fargharak et n’osaient plus attaquer. Pour la première fois depuis la guerre des démons, des humains allaient peut-être réussir la périlleuse traversée de la Mer Fantôme. Plus galvanisant encore, une entaille se profilait dans la montagne face à eux. Une grotte plus haute que large s’enfonçait dans les ténèbres de la roche. Serait-ce le passage tant rêvé ? Karak se permit d’y croire.
L’allégresse provoquée par la sortie du vallon se dissipa vite dans le pays désolé, sombre et pierreux qui les attendait au-delà, le genre de pays à dépouiller les âmes du moindre espoir, du moindre optimisme. Une longue pente accablée sous les tonnes de galets et de scories, ces pierres poreuses des volcans, montait dans un relief torturé jusqu’aux contreforts assombris des montagnes. Au pied crevassé de ces géants du sud, le vent balayait nonchalamment la cendre. Tandis que des nuages glissaient lourdement dans la voûte céleste au-dessus des hauts pics. Un sentiment d’être mis à nu devant ces monstres de pierres courut dans les regards apeurés des Morghiens. Car, tous le savaient, les démons guettaient ces sommets… Toutefois, aucune âme ne se dressait pour lors entre eux et la grotte béante.

— Tu penses la même chose ? s’enquit le roi.

— C’est un piège, acquiesça Fargharak.

Karak réfléchit un moment, puis décida de rassembler ses gardes d’élite et ses guerriers en tête. Nul ennemi ne pourrait survenir dans leur dos, de toute façon.
Affaiblis et inquiets, les Morghiens entreprirent la longue ascension de la pente volcanique. La cendre volatile asséchait les poumons et irritait les yeux. Cela ajouté au manque d’eau évident et à la fatigue du voyage qui se faisait à présent cruellement ressentir, nombreux furent ceux à se laisser mourir sur le versant, exténués.
A la moitié de cette interminable marche épuisante, la caravane ralentit dangereusement l’allure. L’entaille dans la paroi noire de la montagne n’était plus qu’à une lieue de là. Devant elle, une nappe de boue souillait l’entrée. Karak ordonna aux siens de se reposer quelques minutes, le temps pour lui d’aller l’inspecter, sans son casque pour une fois. Il l’étouffait.
En chemin, il aperçut une chose surprenante. Au milieu de ce décor apocalyptique, sans vie ni espoir, un buisson rabougri, esseulé, résistait tant bien que mal contre la déchéance de son monde. Le végétal, gras et épineux, devait se contenter de très peu d’eau, même si Karak doutait qu’il ait plu ici au cours du dernier siècle.
Le roi s’approcha du roncier balloté par le vent, le cœur solennel et la main tendue. En voulant le toucher, il se piqua le doigt. Une goutte de sang déborda de la petite plaie et, roulant sur le bout, se laissa tomber jusqu’au sol. Karak sourit. Lui qui avait défait des armées, des royaumes et des demi-dieux, contre toute attente il s’était fait blesser par un être sans âme ni conscience.
D’un geste dédaigneux, Karak abattit sa lame sur la base du buisson. L’acier trancha branches et tronc dans un craquement sec.

— Personne ne résiste au roi de la Citadelle de Surin. Personne.

Au même instant, une ombre à la périphérie de son champ de vision lui fit relever la tête. Surpris, le roi observa une silhouette debout au milieu de cette fange qui stagnait à l’entrée de la grotte. Il se retourna, mais personne au camp plus bas ne s’était encore rendu compte de l’apparition. Karak reporta son attention sur la silhouette entièrement recouverte de boue. Il ne distinguait de cette immondice brunâtre, tirant horriblement sur le rouge, que les contours de vêtements sommaires, de longs cheveux collés les uns aux autres, ainsi que deux yeux, aux iris rouge sang, qui le scrutaient avec une profonde animosité.

— Je me doutais que les Kyriens ne devaient pas être bien loin… se réjouit le roi, sa poigne serrant fortement son épée.

— Pourquoi as-tu détruit ce buisson ? demanda l’autre.

— Il m’avait piqué, répondit le roi avec froideur. C’est la sentence accordée à ceux qui blessent un Morghien.

— Est-ce la raison pour laquelle tu es venu ?

— Vous avez tué ma femme sous mes yeux, répondit Karak d’un ton vindicatif. Vous avez voulu anéantir mon peuple. Et maintenant, vous voulez nous voler notre eau.

— Ce n’est pas votre eau…

— Pas plus que ce n’est la vôtre !

Sur un sifflement, l’homme couvert de boue réveilla d’autres silhouettes cachées dans la fange. A intervalle de deux mètres, cinq guerriers kyriens se levèrent, le même regard hostile porté sur ce roi des hommes. Dispersés ainsi, ils semblaient garder l’entrée de la grotte. Chacun tenait un sabre avec cette même posture désinvolte propre à ce peuple du sud : sans garde, l’arme pointée vers le bas et le menton légèrement incliné vers la poitrine pour accentuer la sévérité de leur regard.
Karak grimaça de colère. Il aurait dû prendre son casque en plus de son épée. Tant pis ! De toute façon, ces idiots n’avaient aucune chance.

— Je vais vous réduire en pièces, blafards ! tonna-t-il avant de s’élancer à leur rencontre, la rage au ventre.

Les pierres et la boue volèrent derrière lui à chaque foulée impétueuse. Le roi leva Flagelleim, défiant le vent et les dieux de s’interposer entre lui et le massacre qui allait suivre. La blême lueur du jour caressa cette lame froide, lui donnant un éclat d’autant plus meurtrier. Mais les Kyriens étaient des guerriers féroces. Sur un lien de connivence haineux, ils se précipitèrent au même moment sur le roi morghien.
Dans sa charge, Karak choisit une cible et lui fonça droit dessus. L’odeur en cet endroit, si proche de l’entrée, était écœurante, pestilentielle, comme si un millier de cadavres s’entassaient sous ses pieds !
Au moment de l’impact, le Kyrien tenta un coup de sabre à la tête, mais le roi ne songea même pas à parer et prit l’autre de vitesse. Se baissant, il donna un rude coup d’épaule dans le bas ventre visqueux du combattant et le fit passer par-dessus lui. Le guerrier vola dans les airs, désemparé, avant de s’écraser lourdement dans un tas de scories. Deux autres Kyriens bloquèrent le roi et l’attaquèrent des deux flancs. Ils l’assaillirent aussitôt d’une grêle de coups d’estoc et de tailles, mais Karak était vif et puissant à la fois. Il para ces assauts déchainés sans même s’essouffler. L’acier de Flagelleim tintait à toute vitesse et dansait si bien dans les airs qu’on n’en voyait plus qu’un éclair diaphane.
Un troisième Kyrien chargea le roi de front en hurlant. Karak le stoppa net d’un coup de pied dans le ventre, mettant fin à son ardeur. Plié en deux, le guerrier n’eut d’autre choix que de s’écarter du combat. Le roi feinta ensuite son adversaire de droite et, d’un revers de lame, lui ouvrit la cuisse. Un cri de douleur répondit à son assaut, qu’un second coup de Flagelleim à la gorge rompit. Le Kyrien s’effondra au pied du roi, retournant dans la fange qui l’avait vu sortir. Mais déjà, le roi était de nouveau assailli de tous côtés ! Trois guerriers l’attaquaient simultanément. Le tintement de l’acier résonnait dans la caverne face à lui.
Karak sentit ses muscles faiblir peu à peu. Ses avant-bras commencèrent à chauffer et, pour couronner le tout, l’un des Kyriens traversa sa garde. Reculant in extremis la tête, le roi sentit tout même la lame ennemie mordre sa joue gauche et lui laisser une profonde estafilade.

— Maudit lâche ! gronda-t-il, du sang coulant jusque dans son cou.

Un rapide coup d’œil en arrière, risqué toutefois, lui permit de voir que les élars avaient repris l’ascension pour lui venir en aide. Sauf qu’ils arriveraient trop tard. Il devait neutraliser ces blafards avant de perdre toute sa vigueur.
Karak continua à parer jusqu’à ce qu’une ouverture lui permette de porter un coup à l’épaule du Kyrien de droite. Ce dernier grimaça et baissa assez la cadence de ses attaques pour favoriser celles du roi. Karak prit alors au dépourvu le guerrier de gauche en empoignant sa lame. Le fil d’acier mordit sa paume. Refoulant la douleur et continuant à parer les deux autres adversaires de sa propre lame, le roi brisa net celle du Kyrien qu’il maintenait entre ses doigts d’une torsion de poignet. Le combattant désarmé, les yeux écarquillés, trouva la mort la seconde suivante, l’acier de Flagelleim transperçant son cœur.
Karak retira brutalement son épée de la poitrine du mort et fouetta l’air devant le blessé à l’épaule. Celui-ci reçut une giclée de sang dans les yeux. Momentanément aveuglé, le Kyrien recula et détourna la tête, cillant une fois de trop. Car le roi en avait profité pour lui fendre le crâne en deux.
Le corps s’écroula au sol. Il ne restait plus que deux Kyriens en état de combattre, ainsi que le premier attaquant qui gisait dans la boue, l’échine apparemment brisée due à son vol plané d’un peu plus tôt. Comprenant qu’ils n’avaient plus la moindre chance, les deux guerriers restants tournèrent les talons et s’enfuirent en direction de la grotte.
Karak eut un sourire pervers. Il fit tournoyer sa lame dans sa main et, la saisissant à l’envers, la lança l’instant d’après comme un javelot. Flagelleim fendit l’air avec ce sifflement qui lui était propre. Quelques mètres plus loin, elle perçait une omoplate d’un des fuyards. Le guerrier roula dans la poussière, mort. Le seul survivant disparut dans le passage béant de la montagne.

— Espèce de couard ! tonna le roi.

Comme en réponse à son défi, un hurlement inhumain descendit le long des à pic pour venir lui nouer les entrailles. Karak leva la tête. En observant les cieux tourmentés, cette masse grise que des taches sombres parcouraient avec une vivacité effrayante, il comprit son erreur… Les Kyriens lui avaient tendu un piège ! A ses pieds, ce qu’il avait pris pour de la boue était en fait les restes du garde-manger des démons. En se couvrant de cette fange, les blafards n’avaient pas attiré leur attention. A l’inverse du roi qui saignait abondamment de sa blessure à la joue. D’autres cris terrifiants parcoururent la voûte à son aplomb. Des formes tombaient du ciel.
Aussitôt, Karak plongea dans la fange putride. Il n’entendit plus rien, ne vit plus rien. Très vite, la violence de son combat lui donna des hoquets. Ses poumons, en piètre état à cause de la maladie des cendres, lui brulaient atrocement. Ils l’imploraient d’ouvrir la bouche. Karak attendit jusqu’à ce qu’il ne puisse plus tenir et, sortant la tête, aspira un grand bol d’air nauséabond.
Quand il se redressa, crachant, toussant à s’en soulever les viscères et entièrement couvert de mêlasse, les démons ailés avaient cessé de le sentir. Ils avaient détourné leur attention sur une proie plus facile.
D’autres cris provenaient à présent du camp plus bas. Impuissant, le roi contempla le massacre de son peuple. Depuis les cieux trépidants, un essaim d’ombres ailées fondait sur les Morghiens désemparés. Les démons aux innombrables yeux flamboyants attaquaient en masse, et leur hurlement inhumain précédait toujours un autre d’agonie. Ces abominations écorchaient leurs proies esseulées dans les airs ou clairsemaient les rangs terrorisés des citadins. Partout, ils répandaient le sang, la mort et le désespoir. Les guerriers tentaient vainement de les repousser. Il y en avait bien trop. Désormais, plus le temps passerait, plus le ciel verrait de ces horreurs enlever des Morghiens pour les dévorer vivants dans les nuages.
Une foule de survivants gravissait le contrefort. Hommes, femmes, enfants, guerriers. Tous fuyaient le carnage avec l’espoir de se mettre à l’abri. Leurs regards suppliaient le roi de leur venir en aide. Les élars avaient stoppé leur ascension à mi-chemin. La lance bien en main, ils repoussaient les attaques des démons avec implacabilité. A leur côté, Fargharak produisait son propre carnage. Armé d’un simple bâton, dont une lame tranchante saillait tout le long de la moitié supérieure du manche, le sorcier virevoltait entre les monstres ailés. Les pans de sa robe volaient autour de lui et des vrilles électriques l’entouraient. Cependant, même sa sorcellerie ne pourrait l’aider à tenir indéfiniment.
Karak ne pouvait plus rien pour eux. Son cœur se serra à l’idée d’abandonner les siens aux vautours des montagnes, mais sa vengeance prit le dessus. Il tourna les talons et, après avoir récupéré Flagelleim, il s’engagea sur les traces du fuyard kyrien. Enfin, il allait rendre la monnaie de leur pièce à ce peuple infâme !


***


La caverne s’étirait sous la montagne en un sombre passage aux voûtes soutenues par d’énormes stalactites de calcaire. Le roi ne compta pas les heures de sa traversée. Heureusement, il possédait comme les Kyriens d’une vue perçante, lui évitant ainsi de devoir avancer à tâtons dans l’obscurité.
A la sortie du tunnel, Karak s’engagea dans un défilé à ciel ouvert. Deux parois rocheuses s’élevaient de part et d’autre que des racines d’arbres morts surplombaient. Ce couloir naturel s’incurvait plus loin, si bien que Karak ne pouvait deviner ce qui l’attendait au-delà. En revanche, une lueur dorée se reflétait sur la paroi du tournant exposé à la sortie du goulet.
Le roi s’en intrigua et accéléra la cadence. Passé le virage, le défilé abordait une clairière coincée entre les pics du sud et une chaine de petites collines meurtries, de l’autre côté. Au-dessus de ces sombres coteaux érodés, les nuages s’effilochaient. Le cœur de Karak se réchauffa. De minces traits de lumière perçaient la noirceur du ciel ! Le soleil… Lui qui pensait ne plus jamais le revoir, il sentait sa douce chaleur sur les rares parties de son visage non couvert de boue séchée. Mais les zébrures dorées fendaient les ténèbres et venaient éclairer de la manière la plus vile qui soit un second spectacle. Celui-ci arracha les lambeaux de joie au roi, car au milieu de cette clairière désolée résidait un camp tentaculaire fait de tentes blanches et d’habitats rudimentaires. Les toiles parsemaient la roche noire du sol comme un champignon qui aurait pullulé. De nombreuses silhouettes armées se dirigeaient déjà vers lui. Trois éclaireurs montaient à sa rencontre, en avant-garde.
Le roi poussa alors son plus glorieux hurlement. Les Kyriens l’attendaient. Parfait ! Il allait leur faire payer les génocides et les massacres de son peuple, les tromperies et leurs lâchetés légendaires. Dans un déferlement de haine, le dernier roi des hommes se rua sur eux, l’épée au poing, la rage embrasant son regard.
Il riva sa colère sur les trois éclaireurs. Bondissant par-dessus les roches, glissant plus que foulant les pierres, le roi mit toute son ardeur dans sa charge. Néanmoins, ses poumons endommagés ne le portèrent pas sur les ailes véloces de la célérité. Il ralentit bientôt sa course, exténué, et dut admettre qu’il n’arriverait pas à prendre de vitesse les combattants.

— Bande de lâches ! vociféra-t-il tandis que les trois Kyriens, armées d’arbalètes tridarod, mettaient genou en terre et visaient.

Synchroniquement, leurs armes lâchèrent chacune trois carreaux empennés d’acier. Le roi accusa la pluie de projectiles en se protégeant le visage de ses bras, mais hurla de douleur lorsque deux traits se plantèrent dans ses avant-bras. Un autre se ficha dans sa cuisse gauche et deux autres ripèrent contre ses côtes. Ajouté à son précédent combat et au mal qui le rongeait depuis quelque temps, Karak stoppa sa course et vida une fois de plus ses poumons. Il toussa à en devenir cramoisi.
Cependant, les trois arbalétriers ne prirent pas le risque de recharger. Ils tirèrent leur sabre et chargèrent le roi souffrant, pensant l’achever et gagner cette guerre interminable à eux seuls. Quelle insanité ! Au moment d’arriver à son contact, la quinte de toux du seigneur passa. Les Kyriens hésitèrent devant ces yeux anthracite relevés rageusement sur eux. Le roi se redressa et ne laissa guère le choix aux éclaireurs. Il les asséna de coups plus meurtriers les uns que les autres. Dix secondes plus tard, les Kyriens tombaient face contre terre.
Karak, épuisé, une main sur sa poitrine douloureuse et les carreaux retirés de ses chairs, regarda approcher une centaine de combattants. A l’inverse des éclaireurs, cette multitude ne lui laisserait aucune chance.

— Soyez tous maudits ! hurla-t-il.

Karak se savait diminué, seul et incapable de trouver le chef kyrien dans cette foule sauvage. Son regard se porta alors sur les coteaux désormais entièrement baignés par le soleil. De là où il se trouvait, un air marin s’ajoutait aux relents de la fange. Il se remit à trotter vers ce futile espoir. Tous ses muscles le suppliciaient. La soif asséchait sa gorge et la fatigue le faisait tituber. Mais la proximité de cent Kyriens lancés à ses trousses le forçait à maintenir la cadence. Il devait y arriver.
Le roi avala l’ascension avec beaucoup de mal. Toutefois, une fois arrivé au fait d’une des collines, il décrocha son regard du sol et le porta devant lui, sur l’immensité aqueuse qui s’étendait à perte de vue. Toute douleur, tout épuisement, toute peur s’évanouit. Le scintillement de la mer offrait son plus bel éclat.
Le roi se permit une brève pause. Revoir tant d’eau en un seul point le fascinait. Il se serait même laissé tomber là, aurait même laissé une larme couler s’il n’était pas venu ici pour une bonne raison. Refoulant son envie d’abandonner sa quête, il entreprit la descente jusqu’à la grève. Le vent soufflait fort, mais il le sentait à peine. Sans doute qu’ici, l’air devait être pur, mais là également il ne le sentait pas. Il n’entendait pas non plus le roulement des vagues, le cri des mouettes qu’il ne remarquait même pas… Car l’armée kyrienne le poursuivait. Elle dévalait le coteau et hurlait sa haine à quelques mètres seulement derrière lui.
Et elle gagnait dangereusement du terrain ! Karak entendit des pas se rapprocher à toute vitesse. Il n’arriverait pas à atteindre la mer. Les premières vaguelettes n’étaient plus qu’à dix mètres quand il fit volte-face. Là, une guerrière kyrienne d’une beauté effarante malgré une horrible joue couturée et un œil laiteux, l’autre étant emprunt d’une haine ardente comme la braise, se précipita sur lui, deux sabres au clair. Karak crut pouvoir s’en débarrasser facilement. Sa surprise fut totale lorsqu’il dut parer un véritable déchainement d’attaques ! Les coups pleuvaient de tous les côtés. La Kyrienne, déchainée, réussit même à lui faire faire demi-tour et le força à s’éloigner de la mer. Qui était-elle ? Elle dut lire son effarement, car Karak la vit sourire. En revanche, le roi lisait toute la colère du monde dans l’unique pupille aussi noire que les cheveux nattés de la guerrière. Un œil à l’iris rouge sang comme ceux de son peuple. Qui était-elle à la fin ?
La réponse vint d’elle-même quand elle lui entailla la mâchoire. Karak recula, surpris, et porta une main sous ses lèvres, là où le sang ruisselait. Tandis que la Kyrienne, qui avait cessé momentanément son assaut fulgurant, tournait autour de lui avec cet air farouche et implacable qu’ont les seigneurs.

— Vaal Slark ! réalisa-t-il.

Le regard de la Kyrienne ne changea pas, mais Karak en était persuadé. Il tenait au bout de sa lame la destinée d’un peuple méprisable ! Il avait face à lui la reine de Kyra. Vaal Slark était une femme.
Sa stupéfaction lui fit relâcher sa vigilance. Slark profita de sa faiblesse pour l’attaquer à nouveau avec une rapidité exemplaire. Dans un même mouvement descendant, elle lui entailla le torse et la cuisse avant d’entreprendre une série de coups aussi gracieux que parfaitement maitrisés. Karak lâcha un juron. Il se reprit de justesse et peina à parer ses arcs meurtriers.
Achevant une série de coups ascendants, Slark joua avec ses deux lames simultanément et le força à épuiser ses ressources pour ne pas ouvrir sa garde. Le roi des hommes hurla de colère. C’était de la folie ! Ne ralentissait-elle donc jamais la cadence ? Agacé de se voir ainsi malmené, Karak continua à parer et à reculer au milieu d’une foule de guerriers immobiles et attentifs aux moindres de leurs gestes. Puis, sans avant-garde, le roi fit un rapide pas de côté, laissant un vide devant la reine et, d’un coup de talon, brisa le genou de Slark. Un horrible craquement accompagna un cri de douleur déchirant. La reine de Kyra recula à son tour, boitant et refoulant des larmes de souffrance. Karak put enfin souffler. Il fut très impressionné que la guerrière ne s’effondrât pas.

— Tu es très courageuse, dit-il entre deux bouffées d’air. Mais personne ne peut vaincre le roi de Morgheleim. Personne !

— Je vais pourtant te défaire, pitoyable humain, le défia-t-elle d’une voix claire et assurée.

— C’est pourtant toi qui souffres le plus en ce moment.

— Ce n’est qu’une question de point de vue. Tu es seul au milieu de mon armée. Tu as vécu pendant un demi-siècle caché dans ta citadelle comme un pleutre. Tu n’as pas d’héritiers, pas d’amis, plus de femmes et aucun avenir. Mais par-dessus tout, je possède une chose que tu n’auras plus jamais.

— Une langue bien pendue ? la railla-t-il.

— La volonté de vivre !

Slark s’élança tant bien que mal sur le roi des hommes. Elle le harcela de coups brutaux, maladroits et moins rapides, cependant, la reine avait la rage en elle. Elle ne broncha pas face au coup de lame que lui porta Karak à l’épaule, pas plus qu’elle semblait se soucier de son genou fracturé. Elle reniait la douleur, allant jusqu’à défier la mort. Elle frappait tour à tour de ses deux lames, jusqu’à ce que Karak décèle une faille dans sa garde et ne lui tranche deux doigts.
La reine cria et s’écroula au pied du roi, épuisée, meurtrie, la main gauche en sang et sans arme. Les larmes aux yeux, elle empoigna de sa main valide celle amputée de ses doigts.

— Ça doit faire mal… se moqua le roi. Vois, blafarde ! Ton peuple est condamné ! se réjouit-il avant de se remettre à tousser.

— C’est toi qui est condamné, pauvre fou ! le méprisa-t-elle.

Le roi rit de plus belle.

— Mais tu ignores toujours pour quelle raison j’ai franchi la Mer Fantôme, sous-entendit-il. Crois-tu que c’était pour l’eau ? L’homme a toujours eu besoin de la nature. En revanche, la nature n’a jamais eu besoin de l’homme. Tu seras aux premières loges pour comprendre ses mots.

Karak empoigna les cheveux de la reine et la traina devant son peuple abattu et désespéré. Personne n’osa s’interposer entre les deux seigneurs. Les Kyriens avaient une once d’honneur, tout compte fait. Ou plutôt, une once de bon sens. Car, tant que les Ythrarks vivraient, aucune arme mortelle ne pourrait le tuer. Et cela, le monde entier l’ignorait.
Karak la lâcha au bord de la mer. Les vagues vinrent lécher la Kyrienne souffrante. Flagelleim toujours en main, le roi apercevait la silhouette familière du sorcier dressée sur un éperon rocheux. A ses côtés, les élars, le restant de ses guerriers et des Morghiens, regardaient la scène à proximité de leurs ennemis. Cette vision déstabilisa les pensées du roi. Tous attendaient le dénouement final du combat.

— Sorcier ! le héla-t-il. Referme mes blessures !

Fargharak demeura immobile. Karak crut voir depuis l’ombre de son capuchon deux étincelles vindicatives. Le temps passa. Le sorcier ne fit rien.

— Traitre, cracha le roi. Tu t’es bien joué de moi. Que crois-tu faire aux côtés de ces blafards ? Personne ne peut me détrôner ! Aucune magie ne peut m’abattre ! En revanche, j’ai ce pouvoir sur toi. Elars ! Tuez-le !

Contrairement au sorcier, les gardes impitoyables obéirent et encerclèrent aussitôt le judas de leur lance acérée. Fargharak allait périr. Les élars le chargèrent comme une seule entité, implacables et effrayants. Au moment où ils allaient atteindre leur cible, le sorcier ouvrit d’une manière nonchalante ses bras et abaissa son capuchon d’un mouvement de tête. Un visage angélique, d’une pureté déroutante et doté d’yeux émeraude fut alors dévoilé. Ses traits étaient si parfaits, son regard si divin qu’ils en devenaient difficile à admirer. Les élars n’eurent toutefois pas le temps de s’en émouvoir, car du sorcier se déversa une onde de choc qui expulsa violemment les pierres et la poussière autour de lui. Les élars, ces êtres que l’on disait immortels, furent soufflés comme des pantins par une averse de rocs saillants et de silices. Ils s’écroulèrent au sol, mêlant leur sang à la terre.

— C’est toi le traitre ! cria Fargharak en pointant le roi d’un doigt menaçant. Tu abandonnes ton peuple pour une vengeance que tu n’as même pas réussi à assouvir !

— Au contraire, c’est là où tu te trompes… murmura le roi pour que personne aux alentours ne l’entende. Je vais te poser une devinette. Elle est l’âme de l’homme, et l’homme a toujours détruit ce qu’il touchait. Je vais mourir, et dans ma mort j’emporterai le monde avec moi. Car ma haine pour les Kyriens est comme ma ferveur : implacable !

Le sorcier sachant lire sur les lèvres, même d’aussi loin, écarquilla les yeux.

— Flagelleim ! Son épée ! Prenez-lui son épée ! s’écria-t-il.

Slark se releva difficilement, mais un coup de pied du roi la renvoya mordre la poussière. La sorcellerie de Fargharak n’avait aucun effet sur Karak. Seuls les guerriers kyriens pouvaient l’en empêcher, mais une vague de brume noire, intangible et froide comme la mort les stoppa net dans leur élan. Karak avait plongé sa sinistre épée dans l’eau salée. Flagelleim, l’épée des rois Morghiens, déversa sa souillure dans la mer.

— Je sème la mort, psalmodia-t-il sinistrement. Et de la mort poussera la désolation éternelle.

— Non ! hurla Slark, désespérée, épouvantée.

Ce pour quoi les Kyriens s’étaient tant battus, avaient tant souffert, disparaissait sous forme de cendre. Un immense nuage grisâtre remplaça l’étendue aqueuse pour ne laisser que mort et désolation. La fin du monde était venue.
Karak se laissa choir au sol. Il avait réussi. Les Kyriens seraient balayés de ce monde. Sans eau, ils étaient condamnés.

— Pauvre fou ! s’écria la reine. Tu te prétends roi ! Tu te crois imbattable ! Et pourtant, ta peur de la mort t’a poussé à tous nous entrainer avec toi dans l’au-delà. Tu es lâche !

Karak ne supporta pas ses paroles. Il venait de perdre sa lame, dissoute dans la mer. Tant pis. Il l’étranglerait de ses propres mains !

— Slark ! Maintenant ! cria le sorcier.

Au même moment, Karak sentit un vide s’insinuer en lui. Il chancela, dut s’agenouiller sans en comprendre la raison. Puis l’évidence le frappa. Les Ythrarks venaient de mourir. Et avec eux, le roi perdait son pouvoir.

— C’est… c’est impossible ! Comment ?

Il n’eut jamais de réponse. Slark se dressa devant l’homme a genou et, avec une lenteur savourée, elle égorgea le dernier roi de Morgheleim.


***


Vaal Slark portait son regard sanguin sur cet horizon dénué d’espoir. Les larmes coulaient le long de ses joues blanches et son esprit se lamentait d’un si grand échec. De sa main valide, elle ravit une couche de cendre à l’ancienne mer. Le néant. Voilà ce qui s’étendait devant elle. Voilà ce qui restait de leur avenir. Elle avait joué à un jeu dangereux pour sauver son peuple. A présent, le maudit roi des hommes les entrainait tous, dans sa folie, vers une agonie. Que devait-elle retenir de tout ça ? Que les hommes étaient le fléau de ce monde ? Qu’ils avaient détruit la nature jusqu’aux racines ? Son cœur se déchirait douloureusement. Attendre une fin inévitable, cruelle et effrayante sapait son courage d’affronter la mort.

— Ce n’est pas la fin, dit le sorcier humain en s’approchant d’elle.

Slark ne put réprimer un rire narquois.

— Où voyez-vous de l’espoir ?

— Là, juste à côté de moi, répondit Fargharak en plongeant ses yeux émeraude dans la rutilance des siens. Vous êtes l’espoir de ce monde, Slark. Vous l’avez toujours été.

— Je devrais vous tuer ! le menaça-t-elle en lui faisant face, son regard perdu laissant place à la haine qu’elle vouait aux hommes.

— Je le sais, répondit-il calmement. Mais vous ne le ferez pas, comme vous n’aviez pas prévu de le faire plus tôt. Une mer ne vous sert à rien sans un sorcier pour en extraire l’essentiel. L’eau vous est aussi nécessaire qu’à moi. Et ma magie ne peut vous faire de mal, pas plus qu’elle ne pouvait en faire à Karak. Je ne suis pas un danger pour vous.

La reine le fixa un moment. Contre toute attente, elle sut, au fond d’elle, qu’il disait la vérité.

— Comment avez-vous fait pour rendre Karak sensible aux armes mortelles ? Je pensai qu’il n’y avait qu’un seul moyen de le tuer…

— En lui tranchant la tête ? C’était une bonne idée qui aurait sans doute fonctionné. Cela dit, vous seule pouviez réussir un tel exploit. Karak jouissait du pouvoir des demi-dieux que nous appelons les Ythrarks. Ces êtres lui conféraient un pouvoir hors du commun. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus protégé par eux.

— Mais, comment cela est-ce possible ? insista la reine. Je croyais que les demi-dieux étaient impossibles à tuer ?

— J’avais, moi aussi, un désir de vengeance, laissa sous-entendre Fargharak. Karak était mauvais. Je voulais prendre sa place, mais pour cela, je devais le faire sortir de sa Citadelle. Votre délateur a été une aubaine pour moi.

— Sauf qu’il n’était pas censé mourir, gronda la reine.

— J’en suis sincèrement navré. Néanmoins, grâce à votre piège, j’ai instillé à la fois le doute et l’espoir dans le cœur du roi. Je lui ai fait croire qu’il pouvait vous anéantir. Il n’avait que faire du destin de son peuple et il lui fallait une autre raison de partir.

— Comment saviez-vous pour mon piège ?

— Votre messager mentait très mal, admit le sorcier en souriant. Du moins, pas assez bien pour moi. Par contre, j’admire votre talent ! Si votre découverte de la mer avait été fausse, Karak s’en serait douté bien plus tôt. Aussi, le forcer à sortir de sa Citadelle pour le tuer était une excellente idée. Même si je pense que votre but premier était de me capturer, lâcha-t-il d’un ton anodin. Une eau salée ne sert à rien. Pour ma part, je savais que le roi ne mordrait pas si facilement à l’hameçon. Je devais le convaincre. Pour cela, je lui ai fait croire qu’il souffrait de la maladie des cendres. Ainsi, croyant son heure tout de même arriver, Karak a pris peur. J’ai amené ensuite votre délateur devant le seigneur et la peur s’est transformée en colère.

— Quoi ! Comment ? s’étonna la reine. Karak n’était-il pas immunisé à votre magie ?

— Il l’était et ne pouvait pas mourir. En revanche, il pouvait souffrir. Je distillais tous les matins une pincée de soufre démoniaque dans son vin. Elle provoque de grandes irritations, vous savez ?

— Et pour les demi-dieux ?

— Ils craignent la lumière, répondit le sorcier sans ambages. J’avais un disciple caché au sein de la foule, à la Citadelle de Surin. Karak l’ignorait. Après notre départ, il est resté pour faire le plus grand brasier jamais vu dans la salle du trône ! Il semblerait qu’il ait réussi au moment propice.

Vaal reporta son regard sur la mer du néant. Son visage portait une affliction déchirante.

— Depuis le début, je croyais tenir toutes les ficelles…

— Les rouages d’un complot sont parfois ambigus, même pour les séditieux, la consola le sorcier.

— Sauf que votre plan comportait un point noir : celui que jamais Karak n’avait échoué. Là encore, il l’a prouvé.

— Pas tout à fait, laissa planer Fargharak. Mais avant toute chose, que ferez-vous du reste de mon peuple ?

— A l’inverse de vous, nous les Kyriens n’avons jamais commis de génocide. Gardez vos rumeurs et votre égoïsme, nous garderons notre bonté. Les humains seront libres tant qu’ils ne nuiront plus à ce monde ni aux miens.

— Entendu, acquiesça le sorcier. Regardez l’horizon à présent.

— Que… ?

Vaal ne termina pas sa phrase. Un grondement terrifiant emplissait la plaine désolée. Au loin, une ligne blanche courrait sur la cendre. Elle partait d’un bout à l’autre de l’horizon et grandissait à vue d’œil. Tous, Kyriens, humains, guerriers, femmes et enfants tournèrent leur attention sur ce phénomène impétueux. Bientôt, l’évidence les frappa. La mer revenait !

— Comment est-ce possible ? s’émerveilla Slark, pleurant sans retenue.

— L’humain peut assécher une mer. Il peut détruire le monde et abandonner tout espoir. Mais il ne sera jamais plus fort que la nature.

— Mais, j’ai vu la mer se dissoudre sous mes yeux ! continua de protester la reine.

— Flagelleim a souillé la mer, la corrigea-t-il. Or, la mer n’est-elle pas elle-même reliée à l’océan ? Jamais l’homme ne pourra détruire la vie. Il n’en aura jamais le pouvoir.



Fin








nouvelle n°16
Dragon Ronchon
d'




Plic. Ploc. Plic. Ploc…

Encore ces satanées stalactites. Y’a rien qui énerve un dragon autant qu’une stalactite en formation. C’est vrai quoi, ça dure des millénaires à se fabriquer et ça sert à rien. Mais alors, absolument à rien ! Y’a bien les Humains qui s’extasient, « ohhhhh regarde celle-là, elle ressemble à un… à une... hum hum » mais même eux se lassent au bout de quelques minutes. Imbéciles. Et nous, pauvres dragons, on supporte le bruit des gouttes qui tombent pendant des siècles. Certaines nuits, on peut même imaginer le cheminement de la goutte d’eau qui entre dans la grotte par infiltration, ruisselle le long de la concrétion calcaire, ajoutant sa touche personnelle à un édifice millénaire, et qui termine sa chute loin, loin en bas... En général, au matin de ces nuits là, on a une migraine d’enfer. Les stalactites, ça fiche la migraine, c’est moi qui vous l’dit. Foi de Dragon Ronchon.

Tiens, d’ailleurs, c’est pareil pour les Nains. Evidemment, un Nain, ça n’est pas millénaire. Mais c’est bruyant ! Vous n’avez pas idée. Ils passent leur temps à piocher. Je pioche, donc je suis, ça doit être ça l’adage des Nains. Du coup, de l’aurore au crépuscule, on peut entendre résonner les coups et leurs chansons naines. Ah oui, les chansons Naines. Ils en raffolent. Pas nous. Vous avez déjà entendu chanter un Nain ? Je ne parle pas des Nains champêtres, ceux qui poussent une brouette pleine de fleurs à côté d’un puit en pneu et d’une biche en céramique. Ceux là se tiennent à carreau, ils n’ont pas envie qu’on leur rajoute Blanche-Neige comme garde-fou. Non non, moi je parle des vrais Nains, ceux qui se croient à l’abri dans les montagnes. Ils se comportent comme l’Humain moyen qui croit être seul : ils chantent à tue-tête le dernier tube ringard, aussi fort que faux. Seulement les Humains ont vite compris qu’on ne pouvait pas chanter partout : une petite chanson fredonnée innocemment dans les bois et une flèche vous transperce le couvre-chef illico. Un petit refrain dans la montagne et on a vite fait de se retrouver sous un rocher. Alors du coup ils chantent chez eux et ils ne font de mal à personne (encore que les souris se soient syndiquées, il paraît). Mais les Nains ! Non seulement chez eux, c’est presque chez nous, étant donné que nos grottes sont souvent reliées à leurs souterrains (la géologie nous accable), mais en plus, le son rebondit le long des boyaux ! Déjà cauchemardesque au départ, après des dizaines de lieues de rebonds sur la roche une chanson naine devient une arme de destruction massive.

C’est solide un dragon, mais ça a la santé mentale fragile. Il parait que le vieux Dragon Kepon, qui habitait près d’une grande cité naine, s’est soudainement mis à parler aux fleurs. Evidemment ça pose problème, puisqu’un dragon, avec les griffes livrées en accessoire, n’a pas la précision nécessaire à la cueillette des fleurs. Du coup, il passe sa vie allongé dans l’herbe. Les Humains lui lancent des cacahuètes. C’est plutôt vexant. Et puis les Elfes sont assez contrariés, c’est leur truc la flore et ils n’aiment pas qu’on piétine leurs plates-bandes. On a bien essayé de lui parler, au vieux, on lui a même ramené ses armures-souvenirs, pour lui remémorer ses exploits passés. Rien à faire. Y’a pas à dire, une chanson naine, ça attaque.

Tiens, autre chose encore qui m’énerve. Les alchimistes. Faut toujours qu’ils rajoutent un morceau de dragon dans leur recette. Mais on y tient, nous, à nos écailles ! Après cinq cent ans passés dedans, on devient sentimental, croyez-moi ! Pensez-vous que ça les arrête ? Que nenni ! Encore, les cuistots et les apprentis sorciers ne sont pas trop dérangeants. On en rôtit un ou deux et ils se mettent subitement à cuisiner de la biche et du lapin, ou à aller chercher un rayon de lune à la place. C’est moins douloureux. Mais un alchimiste, c’est têtu et quand il s’agit de potions de grande valeur, ils s’acharnent. Plus d’un dragon s’est réveillé un matin avec une dent en moins et des écailles inscrites aux abonnés absents. Ils ont de la chance qu’on ait le sommeil lourd, c’est moi qui vous l’dis !

D’ailleurs, je planche sur un nouveau système d’alarme, qui nous permettrait de nous réveiller juste à temps pour griller les maraudeurs. Un avertisseur plutôt résistant et suffisamment simple pour que tous les dragons puissent s’en servir… Même Dragonne Mignonne, qui n’a pas inventé le fil à couper le beurre, si vous voyez ce que je veux dire… J’ai bien observé les gobelins (tiens, encore un truc qui m’énerve ça, mais on en reparlera un autre jour), et je crois que j’ai compris comment ils bidouillent leurs machins. Le souci, c’est qu’il me faudrait du cuivre, et moi, côté métal, chuis plutôt équipé or et argent. Va falloir que je lance un raid sur une ville de pauvres. Ou que j’aille sous un pont.

Ah, un pont. Vous avez pas compris pourquoi je pensais aller chercher du cuivre sous un pont, pas vrai ? Allez, rappelez-vous. Vous avez jamais croisé d’imbécile qui balance une pièce dans la flotte, pour faire un vœu ou pour payer son passage aux trolls ? Ah oui, d’ailleurs, tant qu’on y est, cette histoire de trolls, là, qui crèchent sous un pont et bouffent tous ceux qui passent, eh ben c’est une belle arnaque. Vous savez où ils sont, les trolls ? Au pub, comme tout le monde ! Et quand ils ont plus de monnaie pour payer leur Guiness, ils viennent ratisser les fonds de rivières ! Ahhh, ils ont la belle vie, ça c’est sûr ! J’aurais dû faire troll, moi ! Dragon, c’est pénible.

C’est vrai, quoi, regardez. On a des ailes magnifiques, avec une envergure de fous, capable de cacher le soleil, et on vit dans des grottes. Sérieusement. Des grottes. Minables, en plus, sans parler du chant des Nains (on va pas revenir là-dessus, ça va m’agacer, et c’est pas bon pour ma tension). Vous voyez pas où est le problème ? Ah bon ? Vous imaginez, si ça nous gratte sous l’aile gauche, déployer tout le fatras de membranes cartilagineuses DANS UNE GROTTE ? C’est un peu comme ouvrir un parapluie dans un placard, là. D’abord, on a l’air con, et ensuite on se crève un œil. Pis je vous raconte pas comment on galère pour tout remballer. Alors du coup, on doit sortir pour se gratter. Là, vous commencez à comprendre. S’étirer le matin ? Dehors. Les exercices d’assouplissement ? Dehors. Se gratter, se tourner, regarder si on a pas les griffes trop longues… DEHORS ! TOUT doit avoir lieu dehors. Même la chose, là, dont j’ai passé l’âge. Ça a quand même quelques côtés ennuyeux, pas vrai ?

Vous allez me dire, oui mais, au moins, vous êtes riches. Ben oui mais l’or, l’argent, les diamants, et tout le tintouin, on les utilise pas, on dort dessus ! Mais quels cons ! Dormir sur des diamants ! On se ferait moins mal sur des planches à clous ! Bon, au moins, l’or, c’est mou, et en piécettes ça épouse pas mal les formes. Mais bon, faut quand même le piétiner un sacré bout de temps, notre trésor, avant qu’il devienne un tantinet confortable. Non, confortable, je vais trop loin. Tolérable.

Donc, je résume. On vit dans des grottes humides pourries, avec des voisins qui nous rendent fous, on se casse une aile à chaque fois qu’on se retourne et on dort sur ce qu’il y a de pire au monde. Y’a pas à dire, ça envoie du rêve… Enfin au moins le vieil adage « l’argent ne fait pas le bonheur » que votre mémé vous ressort chaque mercredi, vous comprenez d’où il vient, maintenant. C’est parce que votre mémé, en fait, sous son fichu à fleurs, ben c’est une sacrée spécialiste en dragons.

Eh, ça vous la coupe, hein ?

Bon. Demain, on parlera des chevaliers et des princesses. Vous allez voir, ça va vous plaire. Mais demain. Parce que là, j’ai un trésor à tasser.


Dragon Ronchon, 8ème du nom.







4 commentaires:

  1. La nouvelle de Mike Barisan me fait tout de suite penser à plusieurs choses : tout d'abord, une ambiance à la Warhammer (jeu de rôle) qui ne me laisse pas indifférent, loin de là. Ensuite, au début du texte, la salle du trône me rappelle celle du 2ème film des "Chroniques de Riddick" où Vin Diesel se bat contre un PowerMonger. Cette nouvelle possède un souffle épique qui vous décoifferait même un chauve, elle vous emporte dans un univers de Dark Fantasy sans concession où seuls les plus forts, et les plus malins, survivent. Du grand Barisan ! Bravo Mike !

    Alizée Villemin... Une auteure que je ne connaissais pas, et c'est bien dommage car elle est fantastiquement drôle. Son texte m'a enthousiasmé, un petit trésor d'humour ciselé pour nous divertir de bien belle façon. Je suis impatient de lire de nouvelles pensées de ce Dragon Ronchon !

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  2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  3. J'ai un peu le même ressentie qu'Aramis : la nouvelle d'Alizée est très drôle et originale, un côté enfantin que j'aime beaucoup... Mais face à la plume de Mike, le choix est cornélien... La nouvelle de Mike est très bien écrite , j'aime ce style littéraire juste ce qu'il faut; les descriptions sont très précises mais pas trop longue et on visualise bien l'action et le décor... L'univers ténébreux est totalement fantasy... Dark bien entendu ! Bravo Mike , c'est génial ce que tu écris !!!

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  4. J'aime beaucoup le ton de l'auteur de Dragon Ronchon. Sans hésiter, je vote pour elle : bravo, on est emporté dans ce monde imaginaire sans concession pour les dragons mais avec la malice d'Alizée.

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