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Nouveau Monde 11 : avancement du numéro

NOUVEAU MONDE n°11 "Athématique" : état d'avancement du numéro
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samedi 13 avril 2013

2ème Tournoi des Nouvellistes - 8ème de finale n°4 : Gaël Fabby / Julien Noël



Vous trouverez ci-dessous le planning des duels. Cliquez sur l'icône pdf pour le visualiser.




Très peu de votes pour le huitième de finale n°3 du 2ème Tournoi des Nouvellistes. C'est décevant... Espérons que celui d'aujourd'hui mobilisera plus les lecteurs. Bref, le troisième huitième de finale a été remporté par Pascal Bléval aka Scalp et sa nouvelle L'Arbre-Monde (29 votes / 80,56 %) face à Eloïse de Valsombre et son texte intitulé De Profundis (7 votes / 19,44 %). Nous retrouverons donc Scalp en quart de finale. Félicitations à lui mais aussi à Éloïse que nous espérons lire à nouveau bientôt !

L'heure du 4ème huitième de finale est venue : Frère de dragon de Gaël Fabby opposée à Miaulements dans la nuit de Julien Noël. Lisez-les et votez ensuite, grâce au module situé tout en bas de cet article, pour votre texte préféré. Vous avez une semaine, jusqu'au vendredi 19 avril 2013, 23h59, pour voter. Celui qui aura obtenu le plus grand nombre de votes l'emportera et sera qualifié pour le tour suivant tandis que son concurrent sera éliminé.

N'hésitez pas à donner votre avis sur ces nouvelles dans un commentaire, en fin d'article. Pour cela, cliquez sur le titre de l'article pour voir ce dernier en entier et descendez jusqu'en bas. Un espace réservé aux commentaires s'y trouve.

Bonne lecture et bonne chance aux duellistes !



Pour en savoir plus sur les auteurs, rien de mieux que de se rendre sur leur site / blog / page facebook. 
Pour connaître les adresses, 
rendez-vous à cet endroit.




 Huitième 
de finale  
4  



nouvelle n°7
Frère de dragon
de
 Gaël Fabby




La nuit venait de tomber. Son mari venait d'éteindre les lumières pour se coucher, lorsqu'elle sentit la chaleur. La chaleur et l'humidité sur ses cuisses.
« - Chéri! Appela-t-elle sans se tourner vers lui. Chéri! Je crois que c'est l'heure! »
Thomas se tourna vers elle en grognant, sans comprendre pourquoi elle le retenait hors des doux bras de Morphée.
«  - Je crois que j'ai perdu les eaux... »

* * *



La créature attendait. Ce serait bientôt l'heure, et elle ne devait pas louper le signe. Au risque de tout perdre. Couchée en boule à l'entrée de sa tanière, à l'image d'un chat, elle tendait son long cou vers l'Est, observant le ciel avec la plus grande concentration. Contre son ventre, son seul et unique œuf émettait d'impatientes pulsations lumineuses.



* * *



Après un départ en catastrophe, un embouteillage nocturne et une négociation échouée auprès de la police locale pour un passage facilité, Thomas et Sophie étaient enfin installés dans une chambre à la maternité de l'hôpital de Lagny sur Marne. L'équipe étant réduite de nuit, les sages-femmes avaient décidé d'attendre le lendemain pour l'accouchement. Entre les contractions toujours plus douloureuses et le chiche confort d'un radiateur en fonte comme oreiller, le couple essayait de dormir. Le silence de la nuit fut à cinq reprises interrompu par les cris des enfants qui souffraient de leur première respiration.



* * *



Ça faisait déjà sept fois que rien n’était venu. Sept œufs qui n’avaient donné naissance à aucun dragonnet. Et le huitième serait sûrement la dernière occasion pour la dragonne vieillissante.
Depuis dix-sept mois maintenant, elle couve cet œuf. Ne l’abandonnant que pendant ses brèves chasses dont elle ramenait des cerfs et des lapins, gardant une partie de la viande de côté pour que son petit fasse son premier repas, et dévorant le reste en quelques bouchées. Avant chacune de ses absences, la dragonne crachait quelques étincelles pour enflammer un nid fabriqué à la va-vite avec tout le bois sec qu’elle réussissait à trouver, et au milieu duquel l’œuf pourrait rester au chaud.
La naissance d’un dragonnet est un évènement très rare. Elle nécessite un rituel très précis, pour lequel une quantité d’éléments extérieurs doit être réunie en même temps et au bon moment. Auparavant, quand les dragons peuplaient la planète, ces évènements étaient fréquents, et la majorité des œufs pouvait éclore. Aujourd’hui, les choses ont changé, et leur raréfaction a entraîné la décadence des draconidés.
La première étape du rituel commençait dès que l’œuf atteignait sa majorité, soit à 515 jours. Au début du 516ème jour suivant l’éclosion, la mère ne doit plus quitter son œuf, le réchauffant contre la chair tendre de son ventre. Pendant cinq jours, la mère doit guetter dans le ciel le signe qui lui indiquera que le moment est venu et que toutes les conditions sont réunies. Si au sixième jour, le signe n’est pas venu ou a été loupé, l’œuf se mourra, se répandant en poussière dans le vent du matin.
Ça faisait déjà trois jours que la dragonne attendait, et la certitude que le signe viendrait cette fois la rendait encore plus nerveuse à l’idée de le louper.


* * *



Au matin, le travail n’avait toujours pas débuté. Une sage-femme entre dans la chambre et propose au couple de s’installer dans la salle de travail. Elle leur fait traverser le couloir pour pénétrer dans une large pièce aux murs encombrés d’une baignoire, d’une table à langer, d’une balance, d’une lampe à UV, et de tout un tas d’accessoires voués à l'accueil d’un nouveau-né dont Thomas n’avait pas la moindre idée de l’usage. Au centre de la pièce, le lit accompagné d’un énorme appareil de monitoring sur lequel apparaitront tous les contrôles sur la maman et sur le bébé, et au fond, un large fauteuil que Thomas accueillit avec le plaisir de qui a passé la nuit avec un radiateur pour oreiller! La future maman installée, de l’ocytocine lui est administré afin d’accélérer le déclenchement du travail. Deux heures plus tard, la douleur commençant à devenir insupportable, une péridurale sera posée.
Les visites des sages-femmes s’enchaînent et se ressemblent. Le travail avance doucement alors que midi arrive. Une sage-femme se présente, accompagnée d’une apprentie, pour la visite habituelle. Habituelle à un détail près. Pendant que la sage-femme prend des notes, on pouvait lire de la peur dans les yeux de la jeune apprentie.
En l’espace d’un instant, la pièce semble exiguë, envahie de sages-femmes, d’infirmières et de médecins autant que des angoisses du jeune couple devant cet étalage de moyens. Dans la cohue, une sage-femme se voulant rassurante expliquera “On ne sait pas ce qu’il se passe, mais tout va bien se passer”. Sophie, suffoquait, incapable de respirer. Sa tension chutait en même temps que son pouls. Et en même temps que ceux du bébé. L’ocytocine fut immédiatement stoppée, et un produit orange lui fut pulvérisé à deux reprises dans la bouche. Devant l’absence de résultats, l’équipe médicale se lança dans un silence partagé. Le genre de silence qui hurle “Mais... pourquoi ça marche pas!!!” mais que tout le monde feint de ne pas entendre. Au bout de ce qui sembla des heures, la situation de Sophie et du petit se stabilisèrent. “Une contraction plus forte que les autres” sera la seule explication que recevront Sophie et Thomas. De nouveau seuls, Thomas regarda sa montre. La scène aura duré à peine 5 minutes.
Les visites s’intensifièrent. La sage-femme et son apprentie passèrent toutes les vingt minutes. Jusqu’à ce qu’elles estiment, vers 15h, qu’il n’y avait plus lieu de surveiller aussi fréquemment. “Dans une heure environ, nous repasserons et alors on devrait pouvoir commencer l’accouchement”.
Dix minutes plus tard, Thomas arrivait dans la salle des infirmières “Ma femme sent qu’il arrive!”.


* * *



Il y eut tout d’abord un flash indistinct, en direction de l’Est. Puis le signe tant attendu se fit clair. On aurait dit une étoile filante qui se serait embrasée dans une myriade de couleurs  en s’approchant trop de la Terre. Sauf que cette étoile filante filait vers le sol! Elle scintillait de mille feux, telle une aurore boréale, traînant derrière toutes les couleurs de l’arc en ciel.
La dragonne comprit alors la nature de ce qu’elle observait : elle avait sous les yeux l’âme d’un frère de dragon, descendant sur Terre pour naître chez les Hommes. Ces âmes sont les seules que les dragons soient capables de distinguer aussi facilement, car elles possèdent en elles une bribe plus ou moins importante de l’héritage des premiers Hommes qui étaient intimement liés aux dragons, même si de nos jours on ne sait plus pourquoi. La deuxième étape du rituel pouvait commencer.
D’instinct, la dragonne se mit à se concentrer sur chaque nuance de couleur et de lumière qui émanait de l’âme. Dans sa gorge, les glandes qui d’ordinaire permettent à la dragonne de cracher ses flammes se mirent à enfler, devenant plus grosses même que la tête du reptile. A travers les écailles de la peau distendue, on voyait se dessiner les mêmes couleurs que dans le ciel. La dragonne recréait dans sa gorge une copie de l’âme qu’elle observait. Le temps n’existait plus. Seules existaient les deux âmes, celle du petit Homme dans le ciel, et celle du dragonnet dans sa gorge.
Une fois convaincue que l’âme qu’elle venait de créer était parfaitement identique à celle qu’elle observait, elle reporta son attention sur l’œuf contre son ventre. Celui-ci commençait déjà à se fissurer, elle avait fini juste dans les temps et allait pouvoir entamer sereinement la dernière étape du rituel : aider le petit à casser sa coquille puis lui insuffler son âme. Délicatement, à l’aide de ses griffes, elle commença à aider le dragonnet à briser la partie supérieure de son œuf et à se débarrasser des éclats, en prenant soin de ne pas endommager la fine membrane qui doit protéger le nouveau-né jusqu’au dernier instant.
Privé de sa coquille, le dragonnet reposait sur le sol, mordant, griffant, se débattant comme un fou pour essayer - en vain - de se libérer. La dragonne eut alors un réflexe qui l’effraya : elle se mit à cracher ses flammes sur son nouveau-né! Mais elle réalisa rapidement qu’en lieu et place des habituelles flammes destructrices se tenait un flot de lumières éblouissantes et colorées. Une lumière que la membrane semblait absorber, pour ensuite s’infiltrer sous les écailles du dragonnet, qui se calma d’un coup. La gorge de la dragonne se dégonflait à vue d’œil, délivrant l’âme qu’elle avait créée plus tôt pour son enfant. Quand cette gorge ne fut plus qu’une peau  flasque et pendante, le souffle s’interrompit en silence. Le dragonnet réussit alors à briser son enveloppe, devenue aussi friable qu’un parchemin sec et vieux.
De joie, la mère se mit à hurler, d’un hurlement puissant et profond, par lequel s’échappaient tous ses échecs passés. Sa voix fut bientôt rejointe par une seconde, plus aigüe. Le cri de douleur de qui prend sa première inspiration.
A présent vidée de toute émotion autre que la joie de voir son petit se jeter sur la nourriture amassée ces derniers jours, la dragonne l’étreignit de son large cou.


* * *



Après dix minutes de travail, Sophie ressentit un épuisement infini. La fatigue accumulée depuis la veille réclamait son dû. Pour la rassurer sur le bon déroulement de l’accouchement, une sage-femme entreprit de l’encourager. “Vous allez y arriver! Allez-y! La tête est passée, le plus dur est déjà fait!”. Avant d’ajouter, au grand désespoir de Thomas “Venez-voir, monsieur, dites-lui!”. Après un instant de panique, il se pencha au-dessus du ventre de sa femme pour se donner du crédit alors qu’il répondrait “Oui chérie, c’est vrai, continue comme ça”. Mais en fait du spectacle de boucherie qu’il s’était imaginé, Thomas vit le visage de son fils entre les mains de la sage-femme. Une forte émotion le submergea d’un coup, un sentiment de bonheur qui le prit à la gorge, et au lieu de la phrase toute prête qu’il s’apprêtait à servir, il parvint tout juste à babiller ce qui ressemblait à “Il est là, il est avec nous!”. Quatre poussées plus tard, le bébé était effectivement avec eux, en train de prendre sa première tété au sein de sa mère, le père retenant virilement mais très difficilement ses larmes à leurs côtés.



* * *


Les frères de dragons sont par définition aussi rares que les dragons. Plus rares encore sont ceux qui ont eu la chance de rencontrer leur âme sœur, le dragon dont l’âme a été créée à partir de la leur. Mais à chaque fois que la rencontre a eu lieu, les deux âmes réunies donnèrent naissance à une amitié sans faille, ainsi qu’à un pouvoir immense qui ne laissa jamais le visage du monde indifférent. Certains furent de grands conquérants, d’autres des explorateurs, certains autres apportèrent une réelle avancée sur le plan scientifique. Reste à savoir si ce nouveau-né sera l’un de ces hommes, ou un simple inconnu qui ne rencontrera jamais son dragon.












nouvelle n°8
Miaulements dans la nuit
de
 Julien Noël 



L’humain était dans son lit. Peut-être couché depuis longtemps et cherchant désespérément le sommeil ou, au contraire, sa tête ne touchant l’oreiller que depuis un instant. Ce pourrait être n’importe qui : homme ou femme, jeune ou vieux, locataire ou propriétaire ; de toute classe sociale ou couche de la société, de toute horizon ; n’importe quel quidam coudoyé chaque jour ; peut-être même sont-ils plusieurs, auquel cas cela ajouterait du poids à cette histoire. Peu importe.


            L’humain lâche prise, cède au sommeil et s’enfonce dans les limbes. La rêverie s’installe : un grand chêne et un trou béant entre ses racines ; un tunnel qui s’enfonce et la multitude des marches inégales, des escaliers reliant la conscience de soi à la conscience de tout, à la conscience du tout autre ; puis vient la forêt de tous les possibles, de toutes les rencontres. L’humain émerge d’une grotte. Le sol est ferme et il ne lui vient pas à l’idée de lever les yeux vers le haut, de chercher la source d’une lumière pas vraiment réelle. Au centre de la clairière se trouve un objet inédit. Une curiosité de plus mais qui se contraste un peu plus par rapport aux autres. L’humain s’approche. C’est une statue, l’effigie d’un chat assis à la façon des égyptiens, de taille réelle et taillée dans une matière figurant de la pierre noire et lisse. L’idée qu’elle fut chaude — ou peut-être douce ou peut-être n’y a-t-il pas de raison — s’imposa à l’esprit de l’humain qui tendit une main vers elle, comme pour la caresser. Timidement, il vint l’effleurer du bout des doigts... et sentit son corps entier basculer, soudain arraché à l’herbe humide de la clairière.


***


L’espace a disparu. L’humain pense flotter ; il ne flotte pas, il a seulement perdu la conscience de son corps. Face à lui : le chat, bien réel cette fois, pour peu qu’on puisse qualifier cette présence très probablement fantasmée de réalité. Vu de près, on peut apercevoir qu’il est loin d’être aussi parfait que sa statue le laissait penser : son oreille gauche est en lambeaux et plusieurs cicatrices sont visibles sous la fourrure noire. Nonobstant, l’humain n’a pas peur, suivant cette vieille coutume qui veut qu’en rêve les plus improbables aventures paraissent issues du quotidien tandis qu’on se tétanise devant de petits actes tout simples.


Le chat parle, les moustaches immobiles. Même la fente de ses pupilles braquées sur l’humain ne bouge pas, pourtant une voix résonne dans la tête de celui-ci. L’humain se dit « ah, c’est donc cela la voix d’un chat, logique » mais aura oublié et la voix et la logique qu’il lui avait semblé percevoir dans tout cela dès son réveil. Pour l’heure, l’animal répond à ses questions avant même qu’il les formule. « Non, ceci n’est pas réel : tu es en train de rêver. Je ne suis pas pour autant issu de ton imagination, tu te rends bien compte que je ne revêts pas la forme de tes fantasmes habituels. J’existais, fut un temps, indépendamment du rêve. Je suis mort à l’heure où tu me rencontres, j’ignore depuis combien de temps car je poursuis ici une existence séparée de celle que j’ai vécue autrefois dans un corps éphémère. Notre rupture fut consommée à l’heure où mon moi terrestre avait dix-sept ans ; je doute qu’il ait encore tenu très longtemps. Il a probablement été enterré dans une boite à chaussures, moi j’ai été laissé ici pour témoigner de la guerre que j’ai vécue et de la paix qui fut trouvée.


« Tu es perplexe ? Soupçonneux ? Bien sûr, ton imagination pourrait te jouer des tours mais, au fond, ne trouves-tu pas une sorte de cohérence à tout cela ? Les chats… éternellement assoupis, jamais entièrement ensommeillés. Depuis la nuit des temps, l’homme nous a associés aux sorcières, à la magie ou prêté des capacités surnaturelles comme nos neuf vies qui, au passage, sont une totale affabulation. Penses-tu réellement que cela soit par hasard ? Qu’un autre animal aurait pu nous être substitué ? Bien sûr que non et tu le sais. Si nous dormons autant, ce n’est pas par fatigue ou par paresse mais parce que nous régnons aussi sur l’autre monde, celui que l’homme ne fait que traverser furtivement, où il erre et se cogne, éternellement aveugle et confus. Cependant, nous associons rarement l’humain à nos péripéties. Ceci est peut-être une première… ou peut-être pas, peu importe. Cela vous concerne. J’ai donc laissé cette balise en ce lieu, pour que l’homme la trouve, l’active et me rende la vie le temps que je lui conte mon histoire. »


***


Une svelte jeune femme aux longs cheveux verts est assise à une table basse. Elle est occupée à tirer les cartes et n’a pas remarqué l’humain ; elle lève soudain les yeux et son regard le transperce sans le voir. « Tu n’es pas là pour elle. Tu es juste un fantôme qui visite le souvenir que moi-même j’ai imprimé de ce moment. Regarde, je suis là, couché sur un coussin, dans le coin. » L’humain se retourne et voit son compagnon à quatre pattes, déjà vieux. Celui-ci le fixe un instant puis tourne son regard vers la femme. « Elle, c’est ma maîtresse ; la seconde en fait, j’étais d’abord au service de sa tante.


« Je sais ce que tu penses : si vous autres les chats êtes si intelligents, pourquoi vous abaisser au rang d’animal de compagnie ? Vous pourriez bâtir votre propre civilisation, vous affranchir de celle des hommes ! Nous pourrions, en effet ; nous l’avons fait, en un sens. Pour le reste, notre cohabitation avec vous autres deux-pattes ne nous déplait pas. La liberté n’est pas pensée de la même façon par l’homme et par l’animal. Pour vous, créatures ô combien ambitieuses, c’est un credo, vous faites tout pour obtenir une liberté que vous voulez totale : de pensée, d’expression, d’entreprise, sexuelle ; mais plus vous vous libérez de traditions ou d’institutions, plus vous vous subordonnez à un maître à penser à votre place, à une mode, voire même à un style musical ou à un club sportif. Le chat n’est pas moins libre que l’homme, qui l’est moins qu’il ne l’imagine, et le premier au moins en est conscient et a soin de se choisir un bon maître. Car ni l’un ni l’autre n’est fait pour être libre ; un caïman pourrait l’être, nous, nous réfléchissons trop. » Il se tait un bref instant et ajoute, ses moustaches semblant frémir d’amusement : « Humain, je suppose que j’aurais été royaliste. Mais je ne t’ai pas convié ici pour parler philosophie ou politique, tu n’auras qu’à y réfléchir par toi-même. Moi, j’ai une autre histoire à te conter.


« Tu as compris que j’étais autrefois au service d’une autre, la tante de celle-là, sorcière également (car je ne te l’ai pas dit mais c’est la compagnie des gens de magie que nous autres chats recherchons en priorité). C’est elle qui démarra la guerre à laquelle j’ai participé et à laquelle sa nièce mit un terme. Au début, ce n’était qu’une querelle entre deux pratiquantes du même art qui se trouvaient être voisines. Je crois que ni l’une ni l’autre ne se rappelait au final l’objet du litige mais un état de fait s’était imposé : il fallait écraser l’autre. Et comme les moyens mis en œuvre ne cessaient d’augmenter et menaçaient de faire naître des soupçons parmi les habitants du bourg, une antique loge dont l’autorité s’appliquait aux deux belligérantes les força à signer un pacte de non-agression.


« Les choses se calmèrent un brin. L’engagement qu’elles avaient toutes deux pris n’était pas de ceux qu’on brise sans fâcheuses conséquences. Puis, un jour, l’une d’elles eut l’idée de poursuivre l’affrontement de manière indirecte. Pour ce faire, elle compta sur la coopération de mes arrières grands-parents et de beaucoup d’autres. J’ignore ce qu’ils reçurent en échange de tant de blessures ; en ce qui me concerne, j’ai été entrainé dans le conflit par simple tradition familiale. Cela dura plusieurs décennies. Nous n’avons pas jugé utile de tenir des chroniques très détaillées mais j’estime que la guerre durait depuis déjà plus d’une trentaine d’années lorsque ma maîtresse mourut dans son lit. Toute sorcière qu’elle était, elle s’éteignit comme n’importe quelle vieille dame, dans un intérieur poussiéreux et entourée d’une kyrielle de chats. Trente ans que, nuit après nuit, les quadrupèdes des deux camps s’affrontaient, griffes sorties et poil dressé ; trente ans que nos miaulements guerriers sonnaient dans la nuit, naïvement attribués à une saison des amours qui durait pourtant toute l’année.


« La nièce hérita et, obligée par son sang autant que je l’étais par le mien, dirigea bien qu’à contrecœur les réunions stratégiques de fins d’après-midis. Elle était jeune et il nous semblait que les combats pouvaient durer encore toute une vie d’homme. Personne n’en vit venir le dénouement. Peut-être ma nouvelle maîtresse l’avait-elle planifié mais il ne fait aucun doute que la paix n’était pas sa seule motivation. L’éternelle ennemie de notre clan avait un petit-fils qui venait encore passer les vacances d’été chez elle quoiqu’il fût déjà grand. À peu près du même âge que ma maîtresse, il aidait sa parente à entretenir son jardin et profitait durant quelques semaines de l’air pur de la campagne. La rencontre des deux rivaux qui s’ignoraient eut lieu lors d’un bal de village. Je peux en parler sans hésitation car, connaissant désormais assez la jeune femme pour savoir à quoi nous attendre, nous avions, mes compagnons et moi, déserté notre poste ce soir-là et nous étions rassemblés sous le chapiteau afin de ne rien manquer du spectacle.


« Les sorcières sont vraiment des créatures fascinantes : parfois cruelles, souvent sensibles, toujours sensuelles. Ce soir-là, aux notes un peu vieillottes d’un accordéon, la maîtresse s’est mise à danser comme au Sabbat, lascive et mortellement attirante, telle Salomé face à Hérode Antipas. Nous qui pouvons percevoir les déplacements d’énergie invisibles à l’œil humain, nous voyions comment elle drainait, vidait toute la salle autour d’elle. Un pied qui touche le sol ; une onde qui se répercute et frappe tout homme alentours. Le feulement des bracelets à ses poignets, ses yeux qui survolaient sans jamais se poser nulle part, ses longs cheveux à la teinte si irréelle qui dansaient avec elle : déesse incarnée parmi une assemblée de gens simples, il n’y avait personne qu’elle ne subjuguait pas. » L’humain lui-même, peu importe son sexe ou son état civil n’y était pas insensible tandis que son songe se teintait d’érotisme. Conscient du phénomène, le chat lui laissa quelques instants pour admirer tout son saoul avant de reprendre. « Elle se plaisait à captiver pour le seul plaisir pas bien méchant d’éconduire les prétendants les uns après les autres. Seulement, elle n’avait pas prévu la présence du jeune homme — ou peut-être était-ce délibéré, encore une fois je l’ignore — ni le propre magnétisme de celui-ci.


« Bien vite, la chasseresse se changea en proie, sous notre œil de plus en plus optimiste, et puis, à la date prévue de son départ, le jeune homme est resté. À ce moment, il avait déjà apprivoisé notre farouche amie. Bien sûr, cela ne sera pas tous les jours drôle pour lui ; cela l’est rarement lorsqu’on s’énamoure d’une sorcière... Oh, je ne dis pas qu’il finira forcément changé en âne comme le pauvre Lucius — quoique cela pourrait arriver — mais sa vie aurait été plus tranquille si, comme beaucoup d’autres, il eût épousé une pharmacienne. Cela dit, j’aime à penser que pendant que je hante les rêves d’inconnus, eux vivent le leur. Quant à la grand-mère, peut-être était-elle également lasse de ce jeu, ou peut-être sont-ce nos collègues d’en face qui ont fait pression sur elle pour en finir, mais elle sembla accepter, quoiqu’après quelques réticences, à enterrer la hache de guerre. Cela peut paraître incongru mais c’est aussi simple que cela : pas de drame à la Roméo et Juliette, plus de batailles absurdes et de coups de griffe inutiles. La vieille dame sacrifia son honneur, de toute façon de moins en moins précieux au fur et à mesure que passaient les années, au profit du bonheur de son petit-fils. Quant à nous, nous sommes retournés aux vraies valeurs et à la douce tranquillité d’une vie de chat. Nous nous sommes encore battus, cela dit, mais désormais pour les beaux yeux des femelles. » Ceux du chat brillaient et il sembla sur le point d’ajouter quelque chose, mais sa voix mentale fut couverte par un horrible ricanement.



***
 

L’humain se réveilla soudain, les draps et la mine défaits, les cheveux en bataille. C’était son réveille-matin qui rugissait, interrompant un rêve toujours présent quoiqu’un peu f(l)ou. Plus jamais il ne regardera un chat sans une attitude suspicieuse qu’il n’avait pas avant… et à laquelle ce dernier répondra le plus souvent par un bâillement. Mais, qui sait, peut-être cachent-ils simplement bien leur jeu ?
 



 
 
 

3 commentaires:

  1. Frère de dragon:
    Avis sur la forme:
    des répétitions (cette étoile filante filait), des temps qui me semblent étranges mais je ne suis pas expert sur ce point, + un vocabulaire et des expressions parfois incongrus : dans l'explication sur les signes à guetter pour la naissance d'un dragon, j'ai trouvé étrange l'utilisation du verbe "louper" + "l’équipe médicale se lança dans un silence partagé" => expression étrange, non? :D

    Des phrases parfois un peu lourdes:
    "Ces âmes sont les seules que les dragons soient capables de distinguer aussi facilement, car elles possèdent en elles une bribe plus ou moins importante de l’héritage des premiers Hommes qui étaient intimement liés aux dragons, même si de nos jours on ne sait plus pourquoi."
    => "Ces âmes sont les seules que les dragons soient capables de distinguer aussi facilement, car elles possèdent en elles une bribe de l’héritage des premiers Hommes. Les destins des deux races étaient liées, alors..."
    Sur le fond: je n'ai malheureusement pas accroché, car je n'ai pas "vu" le lien entre les deux histoires parallèles, car rien n'indique une proximité dans les deux univers décrits (celui du dragon et celui des humains).

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  2. Miaulements dans la nuit:

    Le style est plus fluide, même s'il y a aussi quelques répétitions.
    Comme le premier texte (mais un peu moins quand même), on est trop dans le "dire" et pas assez dans le "montrer", je trouve (mais ce n'est qu'un avis de lecteur).

    Des phrases parfois un peu lourdes "L’humain se dit « ah, c’est donc cela la voix d’un chat, logique » mais aura oublié et la voix et la logique qu’il lui avait semblé percevoir dans tout cela dès son réveil. "
    "Plus jamais il ne regardera un chat sans une attitude suspicieuse qu’il n’avait pas avant… et à laquelle ce dernier répondra le plus souvent par un bâillement."

    Mais sinon, à partir du passage où c'est le chat qui s'exprime, j'ai été bien accroché au texte et l'ai lu d'une traite.

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    1. Grand merci pour ce commentaire. Je prends bonne note de vos remarques.

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