"Si l'art n'a pas de patrie, les artistes en ont une." Camille Saint-Saëns

"Un seul rêve est plus puissant qu'un millier de réalités." J.R.R. Tolkien

Nouveau Monde 13 : avancement du numéro

NOUVEAU MONDE n°13 "Révolution" : état d'avancement du numéro
21%

samedi 3 novembre 2012

Tournoi des Nouvellistes - Huitième de finale n°1 : Solenne Pourbaix / Jean-François Joubert



Voici les deux premières nouvelles du Tournoi des Nouvellistes. Lisez-les et votez ensuite, grâce au module situé tout en bas de cet article, pour votre texte préféré. Celui qui aura obtenu le plus grand nombre de votes l'emportera et sera qualifié pour le tour suivant tandis que son concurrent sera éliminé.

N'hésitez pas à donner votre avis sur ces nouvelles dans un commentaire, en fin d'article. Pour cela, cliquez sur le titre de l'article pour voir ce dernier en entier et descendez jusqu'en bas. Un espace réservé aux commentaires s'y trouve.

Bonne lecture et bon tournoi à tous ! 



Pour en savoir plus sur les auteurs, rien de mieux que de se rendre sur leur site / blog / page facebook. 
Pour connaître les adresses, 
rendez-vous à cet endroit.


 Huitième 
de finale  
n°1  



nouvelle n°1
The Last Day on Earth
de
22/03/2012 : C'est fabuleux ! Je viens de faire ma prise de sang et... je suis enceinte ! Cette fois c'est bon ! Après tout le mal qu'on s'est donné, les inséminations, les traitements hormonaux... Je suis enfin enceinte ! Naturellement, je préfère pour l'instant ne pas le dire à mes parents, Bertrand partage mon avis... On ne sait jamais. La dernière fois, ils étaient si heureux, la perte du bébé les avait presque plus traumatisés que moi.

J'espère qu'il n'y aura pas de soucis cette fois-ci. Après deux fausses couches, même si là, je suis bien mieux suivie et entourée, je ne peux m'empêcher d'avoir peur. Mais le médecin me l'a dit, quand je serai enceinte de trois mois, on pourra se détendre. Je lui confiance, elle est très douée. 

J'espère aussi que ça ne posera pas de soucis au travail. Depuis qu'on a changé de patronne pour un patron, je suis un peu méfiante. Il n'avait pas l'air très sympathique et j'ai un peu peur qu'il me renvoie. Bertrand dit qu'il peut toujours essayer, s'il fait ça, il le colle devant le juge ! Je trouve ça amusant ! J'imagine bien mon super héros de mari du haut de son petit mètre soixante-dix avec ses cheveux blonds et sa gueule d'ange, attraper mon gros patron adipeux par sa queue-de-cheval pour le traîner au tribunal ! Hihi ! 

En tout cas, je l'ai rarement vu aussi heureux. Il faut dire que vu l'ambiance à son travail dernièrement, je comprends que la moindre bonne nouvelle ou à peu près peut-être bonne nouvelle le réjouisse à ce point. Il sait se raccrocher aux petites choses... Petite chose qui arrachera la tapisserie et fera pipi partout. Oui, si cette fois ma grossesse se passe encore mal, nous prendrons un chiot !


02/05/2012 : Dernièrement j'ai mis les bouchées doubles au travail pour me faire bien voir de mon patron. Malheureusement, je commence à avoir du ventre et cet imbécile m'a dit : « J'espère que vous ne faites que de l'aérophagie, madame Imbert ! Il serait dommage qu'un congé trop long me force à vous remplacer ! » Ça m'a sciée ! « Mais bien sûr monsieur François Maison, il me suffira de chier sur votre bureau et j'irai tout de suite mieux ! » … Bien entendu, je ne lui ai pas du tout répondu ça mais ça m'aurait vraiment soulagée ! Dans tous les sens du terme ! 

Enfin, au moins une bonne nouvelle, j'ai passé une échographie de contrôle et... tout va très bien ! Bertrand était le plus heureux des hommes ! Je le retrouvais comme il y a dix ans quand on flirtait au lycée ! Les yeux pétillants, le sourire radieux. Il a absolument voulu appeler ses parents en premier ! Ils étaient très heureux mais son père préfère rester un peu sur la réserve. C'est amusant, quand je le leur ai appris, c'était plutôt ma mère qui était réservée. Je les comprends, ils ont peur que l'on soit encore tous bouleversés si on devait le perdre. C'est un risque que n'a pas écarté le docteur, mais pour elle, tout se passera bien si on garde un suivi régulier ! Je suis sur un petit nuage et j'ai l'impression que rien ne peut m'atteindre ! Même pas mon abruti de boss !


19/05/2012 : Il semblerait que regarder le journal régional ne soit pas une bonne idée quand on est enceinte. Alors que ça aurait du me laisser de marbre, une nouvelle m'a... fait pleurer. J'ai honte. Pourtant ce n'est rien du tout ! Il n'y a même pas eu de mort ! Même pas un chat écrasé ! Juste une voiture dont le toit a été transpercé par une météorite de deux centimètres ! C'est ridicule ! Mais voilà, ça s'est passé à une trentaine de kilomètres d'ici et je n'ai pas pu m'empêcher de me dire que ça aurait pu être ma voiture ou celle de mon mari... Ou même l'un de nous deux ! Si un si petit machin a pu transpercer un toit de voiture, il devrait pouvoir transpercer un crâne ! Oh mon dieu quelle horreur, j'en ai des frissons partout. Je ne pourrai pas le perdre ! Je tiens bien trop à lui. Après tout ce que nous avons traversé ensemble, il m'a toujours soutenue, toujours aimée, j'ai trop besoin de lui ! Et voilà, je me remets à pleurer... Saloperies d'hormones ! Hier, j'ai même pleuré en regardant Die Hard ! C'est affreux !


15/06/2012 : Et voilà, nous avons pris confiance et acheté les premiers meubles de bébé ! J'ai pleuré à chaque fois qu'on me montrait une table à langer, un pyjama ou des petits chaussons ! Bertrand aussi pleurait mais lui c'était en voyant les étiquettes des prix ! Il est heureux bien sûr mais un peu moins ému que moi. Pour ma part, voir tout ça se concrétiser, me fait une drôle de sensation. Quand on a placé le lit dans la chambre, entre deux pots de peinture, que j'ai déballé les petits vêtements, je me suis sentie très perturbée. D'un seul coup, je me suis posée un millier de questions.

Et si je n'étais pas à la hauteur ? Si je ne savais pas gérer le stress ? Les nuits blanches ? Les couches ? Les pleurs ? Et pourtant j'ai déjà envie de le... ou la serrer dans mes bras, de voir ses mains minuscules serrer mes doigts, sa bouche minuscule téter mon sein, ses pieds minuscules s'agiter sous les chatouilles. Oh non, je pleure encore ! Quelle madeleine en ce moment ! 

Ma mère se moque de moi mais elle était pareille d'après mon père ! Eux aussi, d'ailleurs, ont eu ces doutes, mais il semblerait qu'ils ne m'aient pas jetée au fond d'un lac parce que je braillais trop. Selon maman, se poser toutes ces questions est un bon signe, elle est sûre que je serai une bonne maman, Bertrand un bon papa et elle, une encore meilleure grand-mère ! La mère de Bertrand d'ailleurs a dit qu'elle était bien trop jeune pour être grand-mère et qu'elle ne voulait pas être appelée mamie ! Elle plaisantait bien sûr mais du coup nous avons passé un long moment à trouver des surnoms idiots et nous avons bien ri ! Donc j'ai pleuré. Normal !


04/07/2012 : Je m'inquiétais un peu de ne pas sentir le bébé bouger alors que mon ventre devient de plus en plus... encombrant. Mais en fait, si, c'est bon, ça bouge ! Je suis rassurée ! C'est une sensation en même temps étrange, pas très agréable, et merveilleuse ! Mon bébé est vivant ! Il est vivant et il va bien ! Dans quelques mois il pleurera pour son biberon ou sa couche, il rampera après ses jouets, il passera son BAC (pour ça il y a encore un peu de temps), il nous mettra à l'hospice et paiera nos retraites ! C'est beau ! C'est l'avenir ! Quand je pense qu'un an plus tôt je ne croyais plus à rien, je ne pouvais même plus penser à avancer... Mon avenir se résumait à ma prochaine visite chez le gynéco... Je me sens revivre ! Bertrand a même parlé de refaire une lune de miel quand le bébé serait assez grand pour être confié à ses grands-parents. Lui qui n'avait plus parlé projet depuis ma première fausse couche... J'ai l'impression de redécouvrir que le monde existe et peut être merveilleux, coloré, parfumé, vivant... Comme si nous avions arrêtés de vivre jusqu'à présent. Je n'ai jamais été aussi heureuse ! Je pense déjà au petit frère ou la petite sœur alors que je ne connais même pas encore le sexe de celui-là !


J'ai encore pleuré ! C'est affreux ! Je regardais les infos, tranquillement, et ils ont parlé d'accidents. Il y a eu une pluie de météorites, ils nous en ont fait tout un foin, je ne sais plus pourquoi, mais en tout cas tout le monde était dehors... Et il y a eu deux morts dans la région ! Un homme tué en voiture car une météorite de cinq centimètres à traversé son capot, et un enfant qui regardait ça avec sa famille dans son jardin. Il est mort sur le coup c'est affreux ! Mes parents regardaient cette pluie d'étoiles filantes ! Ça aurait pu leur arriver ! Et depuis quand des foutus cailloux de l'espace nous tombent dessus comme ça ? Aussi souvent ? Quand je pense qu'une famille vient d'être décimée par un fichu caillou ! DEUX familles ! Mais perdre son enfant ainsi, dans un moment de joie... leur peine doit être immense. Si ça nous arrivait à nous, je ne sais pas si je pourrai me relever. Une fausse couche c'est terrible mais au moins, on n'a pas le temps de construire quoi que ce soit avec l'enfant... enfin... l'embryon. Mais là, c'est affreux, il avait neuf ans ce petit garçon ! Il avait toute la vie devant lui ! Toute la vie devant lui... Quelle expression idiote... La preuve que non il ne l'avait pas. C'est injuste et terrible... déjà que Bertrand me dit que je serai une mère poule, là, il est hors de question que mon enfant sorte sans casque ni armure !


28/07/2012 : Je suis un peu perplexe après mon échographie. Mais commençons par la bonne nouvelle ! Le bébé est en pleine forme, la maman aussi et... c'est une petite fille ! Le sourire du papa quand on nous l'a annoncé était merveilleux ! J'ai l'impression que depuis le début de ma grossesse, il a rajeuni de dix ans ! Il est tellement plus drôle, plus spontané, plus souriant... Plus beau, je suis retombée amoureuse de mon mari comme si je le voyais pour la première fois et que j'avais de nouveau quinze ans...

En revanche, ma joie a été de courte durée, très vite remplacée par un léger stress. La gynéco m'a dit qu'elle avait lu dans un journal sur internet que des scientifiques avaient repéré une énorme météorite, ou astéroïde, ou je ne sais plus quoi, qui approchait de la terre. Ils disent qu'elle pourrait percuter notre planète, comme la multitude de petites météorites depuis quelques mois. 

Je ne sais pas ce que vaut son information, si elle a vérifié ses sources, recoupé avec d'autres journaux peut-être plus sérieux, mais je commence à la connaître et elle est plutôt du genre sérieux. Je ne vois pas pourquoi elle dirait ça en l'air. Pour faire peur à une femme enceinte ? Je ne pense pas que ce soit dans son intérêt... Toujours est-il que depuis, plus j'y pense, et plus je me dis que c'est plausible. J'ai en effet trouvé quelques informations qui en parlent sur Internet mais il y a tellement de choses plus ou moins valables que je ne sais pas quoi en penser. 

Enfin peu importe ! Pour l'instant, ce qui me préoccupe c'est de savoir si je prends à ma fille une peluche de girafe ou d'éléphant pour lui donner comme doudou quand elle sera assez grande !


15/08/2012 : Je suis fatiguée en ce moment. Mon ventre commence à me gêner pour dormir... Sans parler de tous les joyeux à-côtés dont on oublie de nous parler... Les maux de ventre, les hémorroïdes, le besoin de faire pipi toutes les deux minutes... J'ai en plus l'impression d'être de moins en moins patiente. On recommence à s'engueuler avec Bertrand. Cette nuit, il a même dormi sur le canapé. Ce matin, je lui ai fait des excuses mais il a raison, je deviens odieuse avec tout le monde. Je suis angoissée. 

Pour rajouter aux joyeusetés, papa a fait un AVC et a été hospitalisé, heureusement à temps, il n'a pas de séquelles, mais on a tous eu très peur et j'avoue qu'encore maintenant, même s'ils nous ont dit qu'il allait bien et pourrait sortir bientôt, le temps de passer quelques examens complémentaires, on ne sait jamais... Perdre mon père juste avant d'avoir mon bébé aurait été une épreuve que je n'aurai pas les épaules d'affronter. 

Épreuve d'ailleurs aussi de regarder les informations le soir. L'information sur la météorite était réelle. Ils en ont parlé mais ils ne savent pas si elle va heurter la terre ou la frôler. En tout cas, ils restent assez vague sur le sujet. On ne sait rien de sa taille, de la date d'impact éventuel, des moyens mis en œuvre pour l'arrêter ou la détourner... C'est ce qui fait croire à Bertrand que c'est grave. Il m'agace à être négatif comme ça...


30/08/2012 : Bon... Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais au journal, ils ont reparlé de cette météorite, ou comète, ou je ne sais quoi... Au début ils ont dit qu'elle devait frôler la terre alors j'avoue que je n'ai pas bien suivi le reste. J'étais un peu fatiguée... Mais Bertrand a suivi, lui, et il m'a dit qu'en fait, la météorite avait heurté quelque chose dans l'espace et dévié de sa trajectoire. Il dit qu'elle se dirige droit sur nous. Qu'elle va nous percuter. Elle devrait tomber en Europe, elle fait la taille de la France, ça devrait être un désastre. 

Je ne sais pas si j'y crois. Il a pu mal comprendre. Je ne vois pas pourquoi ils diraient ce genre de chose aux informations. Ça sèmerait la panique si c'était vrai. Peut-être qu'ils ont dit que ça aurait du arriver et qu'en fait, non... Je ne sais pas trop. Ça m'inquiète mais je n'ose pas aller vérifier sur Internet. J'y trouverai un millier de théories plus ou moins valables et ça ne ferait que m'angoisser pour rien. 

Pourtant, Bertrand semble vraiment nerveux. Il est collé à la fenêtre depuis vingt minutes. J'espère de tout cœur qu'il s'est trompé. Qu'il a mal interprété. Que c'est une mauvaise plaisanterie des journalistes... Je commence à avoir mal au ventre...


10/09/2012 : Ces derniers jours, j'ai tout entendu. Je dors à peine, je suis angoissée. Je n'y croyais toujours pas à cette nouvelle apocalyptique mais malheureusement, c'est vrai. Aujourd'hui, ils ont dit qu'ils allaient ouvrir des comptoirs partout pour distribuer des places dans des abris. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. J'ai entendu dire que les places seraient très limitées mais... Je suis enceinte. Je pourrai peut-être avoir une place pour Bertrand et moi ? Sinon qu'est-ce que ça voudra dire ? Qu'ils nous laisseront mourir dehors ? Combien de gens vont-ils sacrifier ? Dehors c'est déjà la guerre en ville. Des magasins sont pillés, des maisons cambriolées. Ici ça va, nous sommes à l'écart de tout, mais c'est vraiment inquiétant. Tant pis, je dois absolument trouver le moyen d'avoir des places !


12/09/2012 : Ils sont fous, ils sont tous fous ! C'est pire que la guerre dehors ! L'armée est partout dans les rues pour éviter les débordements. Il y avait à la mairie une queue de plusieurs milliers de personnes ! J'ai mis vingt-six heures avant d'être reçue. On m'a refusé la place. J'ai du insister, faire semblant d'avoir des contractions, un malaise... Ils m'ont emmenée à l'hôpital... L'infirmière qui s'est occupée de moi m'a dit que ce n'était pas normal, ils donnaient des places à presque toutes les femmes enceintes ! 

On a attendu encore quelques heures avant que quelqu'un de l'administration vienne me voir. J'ai du payer, mais j'ai obtenu deux places. Je ne pourrais pas sauver mes parents mais au moins, je serai à l'abri avec mon époux et ma fille. C'est tout ce qui compte. Une chose pareille... Je ne pourrai pas y survivre sans lui. Maintenant, il va falloir préparer quelques affaires, ne pas se faire voler les places, et... dire adieu à nos familles, notre maison, la chambre neuve d'Ernestine... Je ne réalise pas vraiment je crois. Moi qui pleurais tout le temps, je n'arrive pas à verser une larme.


20/09/2012 : Ça y est, les choses deviennent concrètes. Aux infos, ils n'arrêtent pas de nous parler des consignes de sécurité mais jamais des dégâts prévus. J'ai peur que ce soit la fin du monde connu, un peu comme les dinosaures avant nous. Ils restent trop vagues là-dessus pour que ce ne soit pas grave. Même au bout du monde, au Japon, en Amérique, en Australie, même là, il y a des états de panique... L'impact va être terrible. 

Dans les rues, c'est le chaos, l'armée a du mal à tout gérer, il y a des tirs parfois... J'ai peur... Mais nos affaires sont prêtes. Toute notre vie rangée dans un sac à dos. C'est terrible. Mais nous devons partir... Dire adieu à nos parents, nos frères et sœurs... Je vais chercher Bertrand. J'espère pouvoir de nouveau écrire dans ce journal quand nous sortirons du bunker.




La jeune femme rangea son cahier et son stylo bille dans son sac et monta au premier étage. Elle ouvrit doucement la chambre de sa fille et y trouva son époux, assit sur le sol, tenant dans ses mains la peluche de girafe qu'ils avaient achetée. Elle lui posa une main sur l'épaule et il ne se retourna pas, soupirant seulement. « Mon amour, nous devons y aller, nous avons beaucoup de route à faire. » Il soupira de nouveau et se leva, se tournant vers sa femme. Ses joues étaient baignées de larmes et elle l'enlaça, retenant ses propres pleurs. « Tu crois qu'on va s'en sortir ?

- Bien sûr mon cœur, nous avons des abris ! Pourquoi abriteraient-ils les gens si c'était inefficace ? » Il ne répondit pas. Elle aussi doutait mais elle ne pouvait pas l'admettre. S'ils craquaient tous les deux, ils n'avanceraient plus. Après tout le soutien qu'il lui avait apporté, elle pouvait bien être forte pour deux cette fois-ci.

Ils prirent quelques minutes pour dire adieu à la maison, à leur maison, qu'ils avaient fait construire ensemble, à leur image, pour eux, pour y fonder une famille, y vieillir et pourquoi pas y mourir. Mais ils allaient peut-être mourir bien plus tôt que prévu, loin de tout, avec la seule satisfaction d'être ensemble. Ils montèrent en voiture en silence, tristes, mornes, et s'éloignèrent sans se retourner, sans même un regard dans le rétroviseur, retenant leurs larmes... 


Les adieux à leurs proches furent plus rapides que prévus. Leurs deux familles s'étaient rassemblées dans la grande cave du père de Bertrand et ils avaient prévus de quoi survivre enterrés pendant quelques temps. Certains semblaient y croire mais les plus âgés n'étaient pas dupes. Les embrassades furent longues, les mots d'amour sincères, les larmes nombreuses, mais ils finirent par se séparer. Ils ne devaient pas arriver en retard. L'impact était prévu pour dix à quinze jours plus tard, déjà le ciel leur paraissait menaçant, et le bunker était loin, les routes difficilement praticables. Le père de Bertrand lui donna un revolver, au cas où ils seraient agressés sur la route, puis ils partirent enfin, la gorge nouée et le cœur serré. Ils ne les reverraient jamais... Ils le savaient. Si perdre un proche était toujours une épreuve terrible, là, ils avaient la sensation atroce de les abandonner. De les condamner à mort. Ils avaient bien pensé à leur donner les places mais à qui ? Lesquels sauveraient-ils, condamnant les autres ? Et puis... Elle était enceinte... Ils avaient eu tant de mal à avoir ce bébé, ils ne pouvaient pas se résoudre à le tuer pour préserver des personnes qui de toute façon mourraient bientôt de vieillesse... C'était dur et certainement très injuste mais ils n'avaient pas le choix.


Ils roulèrent presque deux jours, devant parfois faire demi-tour à cause des routes encombrées, dans un silence pesant. Parfois, Andréa murmurait un « Je t'aime » discret auquel son mari répondait par un sourire et une caresse sur sa joue. Ils ne rencontrèrent pas de pillards mais chaque fois qu'ils approchaient d'un groupe de personnes arrêtés au bord de la route, ils ne pouvaient s'empêcher d'avoir peur. Ça n'avait pas de sens, ils le savaient, on ne lisait pas sur le visage « Nous avons deux places pour le salut », mais l'angoisse les étreignait malgré tout. Ils dévisageaient tout le monde, cherchant chez eux à lire leurs mauvaises attentions. Ils ne s'arrêtèrent jamais. Ils ne prirent personne en stop, n'aidèrent aucun automobiliste en panne, ils roulaient sans s'arrêter. Ils finirent par arriver à une longue file d'attente encadrée par des chars et des jeeps de l'armée. Ils étaient à bon port. On leur fit signe de quitter leur véhicule et de se diriger à pied vers la zone d'entrée. 

Ils marchèrent, se tenant la main, n'osant lever les yeux vers le ciel bleu qui leur apportait tant de peur et de peine. Des centaines de personnes étaient là, beaucoup, sans place, qui tentaient leur chance malgré tout. Ils durent attendre des heures, debout dans la chaleur de cette fin d'été, Bertrand soutenant sa femme qui se fatiguait et avait parfois des vertiges. Elle ne se plaignait pourtant pas, eux au moins auraient une chance d'être sauvés, si petite soit-elle... 

Après une éternité, ils arrivèrent enfin devant le grand portail gardé par une quinzaine de militaires. « Vous avez des places ? » Andréa sortit les deux précieux billets et les tendit à l'homme face à elle. Il les détailla, les retourna, les regarda par transparence, dévisagea la femme et s'écarta. Elle passa et se retourna pour prendre la main de son mari, soulagée d'être passée, mais le militaire l'empêchait d'entrer. « Vous ne pouvez pas entrer sans place monsieur ! » Andréa se retourna vers lui : « Mais c'est mon mari ! Nous avons deux places !

-Vous êtes enceinte madame. Deux places c'est pour vous et le bébé. Si vous voulez que votre mari entre, laissez donc le bébé dehors ! » Il éclata de rire mais la femme ne comprit pas tout de suite. Elle fut saisie par le bras pour être emmenée plus loin mais elle sortit vite de sa torpeur et hurla : « NON ! Vous ne pouvez pas faire ça ! Bertrand ! » Ce dernier lui sourit, haussa les épaules, murmura qu'il l'aimait et pointa le revolver de son père sur sa tempe avant de tirer. Ce fut si brusque que son épouse ne réalisa d'abord pas ce qu'il venait de se passer. C'est en voyant les militaires crier et saisir le corps, une flaque de sang s'agrandissant à leurs pieds, qu'elle comprit et se mit à hurler de nouveau, à se débattre. Un deuxième homme la saisit et elle fut emmenée de force dans une sorte d'énorme garage souterrain. Une petite centaine de personnes, principalement des femmes, étaient rassemblées déjà, mais personne ne semble la remarquer.

Un homme en blouse blanche s'approcha d'Andréa et, sans lui poser la moindre question, lui piqua le bras. Très vite, elle se sentit mal, fatiguée. On la porta sur un lit de fortune près d'une femme d'une trentaine d'années serrant contre elle un nourrisson. Elle n'était plus en état de penser. Elle avait la douloureuse sensation de vivre comme à l'extérieur de son corps. Revoyant sans cesse le regard bleu de son mari, ses lèvres prononcer des mots d'amour, puis la détonation, l'éclair rouge, l'odeur de brûlure et de sang... Elle émergeait alors en pleurant, regardait autour d'elle et de nouveau, elle revoyait son époux, éloigné par les militaires, leurs mots : « Laissez donc le bébé dehors... », les yeux bleus, les cheveux blonds soulevés par le tir, les mots d'amour, l'odeur de brûlé... 

Elle ne sut pas depuis combien de temps elle était dans cet état quand elle sentit des bras autour de ses épaules. Sa voisine venait de l'enlacer et lui murmurait des mots amicaux qu'elle ne comprenait pas. Le silence régnait d'une manière étrange. Les militaires les avaient rejoints. Il y avait désormais presque deux cents personnes dans ce hangar souterrain, dans cette tombe... On entendit un grondement sourd et la lumière s'éteint soudain. Andréa murmura : « Quel dommage... On ne saura jamais si les Mayas avaient raison... »






nouvelle n°2
Pégase
de
Jean-François Joubert

Il pleut sur mes idées noires et cela me trouble. J'ignore pourquoi, mais mon moral est à marée basse, ces temps-ci. Maintenant que les enfants sont grands, je croyais être dégagé de ces soucis du quotidien, de cette peur du géniteur, celle de les perdre. Eh non ! Heureusement, le boulot me sauve. Je me présente : Hubert, veilleur de nuit. Je garde le patrimoine, les vieux secrets de notre ville, tout ce passé qui dort, désormais préservé par ma vigilance. Nous pratiquons le trois fois huit, une technique magique et pratique, qui permet de surveiller nos trésors à plein temps. Vingt-quatre heures de présence, trois tours de garde où nos yeux surveillent des fresques hors d’âge. Et ce soir, c'est moi qui m'y colle, alors je garde le lieu et je regarde les images. Je souris, je pleure, donc je vis. Dans deux heures, c'est Martine qui prendra ma place. Elle me taquine toujours un peu, si elle perçoit mon cœur trop sensible. J'ai essayé de lui parler des enfants. Elle a ri et m'a dit de les laisser vivre tranquille, que je me posais trop de questions. Alors j'ai fait semblant de comprendre, et je suis rentré chez moi. Ce soir, je pars en vacances. Mon avenir dès demain ? Un peu de plongée en Mauritanie, la mer y sera plus chaude. Le pays des « Maures », vous connaissez ?


Les fonds sont garnis d'histoire par là-bas. Des parois juteuses qui suintent de pièces d'or, un sombre passé de conquêtes et de galions crevés. Je vous assure que c'est saisissant, tout ce bois qui dort et ces sédiments qui recouvrent des trésors, de la porcelaine capucine, des amphores abricot, des assiettes tomate ou topaze, parfois turquoise, et tous ces louis. Dans mes souvenirs, je l'avais aperçue cette lueur jaune ombrée, elle jurait sous les flots, trop rare sur ce banc de sable écru blanc. Crevettes et poissons me collaient de quoi prendre une indigestion, la peur n'habitait pas sous l'eau et ces inconscients ignoraient mon aspect prédateur. Respect. Nous nagions dans un faux silence et une vraie sérénité, quand mon oeil songeur se fit indiscret. Un éclat, une projection de déjà-vu, une pièce sortait sa couleur entourée d'éponges mie de pain, des variantes insolentes passant du vert à l'orange. Épris de ce désir curieux, je plongeais vers l'intruse, voulant la saisir, l'observer de plus près, tout ce jaune brillant au cœur de mes souvenirs. J'allais au fond quand un puissant mouvement d'eau, un courant sous-marin, la mit hors de ma vue. La belle fugueuse me mettait en fureur, je croyais que Napoléon voulait fuir Sainte-Hélène et ma colère n'était pas une farce. Je fonçais la cueillir quand le choc fut étonnant, les fonds mouvants venaient de se découvrir et l'évasion de l'eau trouble laissait apparaître une épave qui délivrait son poids d'or, des têtes de rois tapissaient le navire. Incapable de les compter, je remontai à la surface.

Quelle heure est-il ?

Martine prend la relève dans une heure, dommage que ce ne soit pas Pégase. Mais en attendant, je pense. Je pense à ceux qui m'accompagnent, tout ce petit monde qui se situe au centre de ma vie, à ma compagne, à mes fils et à mes filles, toute cette folie sentimentale. Inutile de vous dire que ce côté de ma personnalité, je dois le cacher. Socialement, c'est incorrect de montrer ses angoisses, donc je me tais et je reste muet comme ce poisson aux allures rouge orangé, la carpe. J'ai hâte de changer de mer. Ce soir, mes vagues d’humeur ont des couleurs d'automne, elles voguent et m'interpellent, je divague. J'alterne le plus et le moins, mon esprit électrique devient gris-cerise.

Mais pourquoi la pluie ne s'arrête-t-elle pas ?

Allons rêver... je regarde ce dessin comme s'il s'agissait de la première fois, de mon premier regard sur cette œuvre qui tapisse le mur, une sirène. Elle est belle, la voyez-vous ?
Des seins à l'aréole translucide, des cheveux longs aux teintes d'oursins, pourpre-bleu, et cette queue de poisson qui scintille. Je rêve, j'imagine des histoires, sa vie. À présent, je plonge mes veines dans son passé, je m'immerge dans sa vie, je la vois. La brume, sa haute silhouette, et je m'amuse à entendre son chant sur ce champ d'eau cyan. La sirène puise sa force des beautés qui l'entourent, elle danse sous les flots, protégée par le venin des anémones, ses amis suivent sa cadence, contorsions et longues ondulations de serpents. La belle enchante les gorgones en colonie, accompagnée par les ballades lancinantes des landes de plumes aux couleurs d'orages ou de la musique douce des orgues de mer. Deux trois mesures de raies-guitares, tout ce beau monde attire un navire couleur de sang, le pont recouvert de poissons morts, égorgés, l'horreur née. Et leur piège se tend, sans que les marins ne le devinent. La sirène s'escrime à les ensorceler en ordonnant la chute irréelle de ses reins, ses cris, ses mouvements sous l'eau. Ses mouvements de hanches qui intriguent, perturbent les hommes et ces sons gutturaux aussi chauds que l'enfer les attirent dans son antre, l'Océan. Elle parle directement à leurs cœurs, elle séduit leurs corps, son bassin frétille, la sirène aguiche les pêcheurs, eux qui sont heureux de naviguer et de donner la mort, sans péché.

— Hubert, tu rêves !
— Euh, non...
— Menteur, tes yeux sont d'énormes globules rouges !
— Quelle heure est-il ?
— L'heure de la relève, malheureux. Je t'enlève ta sirène.

Tout est en ordre, je quitte la ville, conscient de ce besoin urgent de rejoindre mon domicile. Martine se moque, son cœur de reine déchue me saigne, sans qu'elle daigne s'en apercevoir. Je la laisse et aussitôt, je replonge dans ce tourbillon trouble, la pluie, et mes petits. Je nage à contre- courant vers mon enfance et je pense à cette chance d'être issu d'une famille nombreuse. Papa et maman nous aimaient tous, pas de préférences pour le plus beau, le plus sérieux ou le plus intelligent. Non, rien, ils nous ont aimés et accompagnés à égalité, pas l'un qui comptait plus que l'autre, un égale un, la règle de l'équation. Quel privilège ! Je maudis encore ce jour où la vie nous les a pris en otage ; prisonniers du temps, ils sont morts et je les pleure encore. Il pleut et cette nuit j'ai mal, des envies de gros mots arrivent de nulle part, j'ignore pourquoi. J'ignore comment. Ce que je sais, et ce n'est pas rien, c'est ce que je sens. Une sorte de lourdeur me pique les côtes. L'odeur de la mort rôde auprès de chez nous, une bien cruelle sensation que ces visions issues du futur, et je ressens cet appel. Une douleur fleuve parcourt mon corps, elle s'immisce au plus profond de mon âme, elle me perce et je crie.

Retour au silence... Chaque fois que les vacances approchent, c'est toujours pareil. J'ai peur de me noyer dans mon mal, de devenir un paria, un solitaire. L'exil, la honte absolue. Être chassé du clan, ne plus appartenir au groupe et sentir la foudre de ceux qui vous bannissent. Sentir leurs propos et leurs belles paroles dans votre dos, se donnant bonne conscience de vous exclure, la bonne conscience de vous condamner à mort, pas physique, mais sociale ! Ce qui est encore pire, car la souffrance existe, elle est présente et aussi piquante qu'une aiguille d'anguille ou une pince de crabe. Dans ce cas-là, ne plus exister est une délivrance, alors je garde les toiles et une envie de paix. Je veille sur les poussières qu'entraîne le temps, et j'ai conscience de ma chance. Quand j'avance, sur le chemin de ma vie, je sais que je dois me cacher, né si tendre que l'on pourrait faire de mon corps des filets. Les fils de l'araignée du temps défilent sur l'écran de ma mémoire, et ce soir mes idées sont noires. Noires comme un roman !

Martine m'agace, cette vieille est juste une collègue de travail et elle se permet de me juger. Si je me tais face à l'arrogance de ses jugements, c'est par simple peur du procès. Je ne veux pas finir au dehors de la société, enfermé dans mes idées. Je ne veux pas être exclu et persécuté pour ma lâcheté, alors je me tais ! Mille nages dans l'oubli ne suffiraient pas à alléger mes peines, alors je pars voir des millions de poissons de Mauritanie, des millions de solutions pour ne plus se poser de questions, nager, et nager, et puis encore nager, puis oublier la petite voix de son moi. Il pleut et je panse mes plaies, sans m'affoler je m'isole. Petit plongeon dans l'inconscience, ce que je cherche c'est l'innocence. Ce que j'aime, c'est le don de l'enfance, son insolence et sa puissance. En enfance, tout n'est qu'éveil de la curiosité, un monde de merveille où l'on croit aux fées et aux sorciers. Quand on naît, tous les jours sont jours de fête, nos parents nous surveillent et les dangers n'existent pas. Jouer, nager, et apprendre à quoi ressemble le monde. Avoir peur de l'ombre des rochers, des vagues qui creusent le sable, des rouleaux, de la force de la nature. Avoir peur, mais être rassuré par le regard doux de nos parents qui nous isole des perceptions négatives, des troubles dangers et des regards de pierre. Il pleut et je m'arrête au carrefour ; vigilant, je cède le passage. La foule est étouffante, tout ce tumulte des grosses villes m'alarme, alors pour patienter je me projette la sirène de mes rêveries. Splendide mystère de la création, je l'admire et garde silence, moi qui la regarde jour et nuit. Je l'aime, cette image, quand elle nage. Et puis je rage de mon manque de courage, de cette honte d'être envahi par ma propre douleur. Je me sauve en visitant ce monde de chimères, et je m'éloigne de l'ennui. Elle me parle, cette femme-poisson, et je la désire. Non, je ne suis pas obsédé, je désire connaître ses secrets, ses reflets et surtout savoir comment elle est devenue une légende aux yeux vert mystère. Perplexe, je me creuse la tête et je n'aimerais pas mourir sans savoir. Sans savoir ?

La voilà la question, savoir n'est pas le bon mot, il s'agit plutôt de comprendre. Comprendre les fondamentaux de l'existence. Pourquoi moi, dans ce lieu, dans ce monde, dans ma peau ?

— Bonsoir Hubert, tu rêves ?
— Pardon, j'étais ailleurs, comment vas-tu René ?
— Bien ! Enfin je divorce, tu le sais, non ?
— Non, je suis désolé !
— Pourquoi ? Je suis libre, elle était une prison.
— Une prison ? Je ne comprends pas !
— Jalouse comme une huître...ma vie était un enfer !
— Tu exagères, ta femme était gentille !
— N'importe quoi, bon, je te laisse et bonnes vacances !

Des fois, je me dis que la vie ne tourne pas rond. Tout se transforme et rien ne se perd, et moi je perds mes repères. Je doute. Hier, j'ai failli craquer, alors que j'allais me détendre, boire, manger et voir des amis, enfin parler. Je me suis dit non, reste tranquille ne va pas perdre ton temps et ton argent, tu sais que loin de leur vue ils ne pensent plus à toi, tu le sais cela, que tu peux crever, te noyer, devenir fou. Ils pensent à eux, à leurs vies, leurs familles, leurs désirs et leurs projets d'avenir. Ce qui en soit serait normal, si toi au fond tu n'avais pas si mal. Déchiré par l'absence de celle que j'aime, ce drame si profond qui me pourrit le sang. L'abandon, elle est partie sans laisser d'adresse, alors l'alcool, la nuit, la fuite des plaisirs, et le cœur qui saigne. Je ne suis plus drôle, depuis que je pue la détresse. Cela se voit, cela s'entend. Le constat est là, tu creuses ta tombe sociale, tes malheurs sont pires qu'une saison de tornades et de cyclones associés. Tu perds ton boulot, tu ne trouves plus les mots, tu es maladroit, sans plus aucune aisance, le mal fond en toi, c'est fondamental et si profond, qu'il apparaît aussi solide qu'une ancre. Alors la chute devient inévitable, la solitude, pas une exclusion pour faute grave, car la seule faute que tu supportes est celle de ton absence de vie. Tous mes désirs qui s'estompent, le manque d'espoir, un horizon tout noir ou sans couleurs, presque aussi vide que mes idées de la mort. Parfois, l'amour peut être un tort ! Ce sentiment te traverse, puissant et profond. Si elle est partage, l'idylle devient un rêve de coton, tout est plaisir. Non, ce qui est triste ce n'est pas ce sentiment, ou l'idée de sa naissance. L'amour est une belle invention, une idée lumineuse de la création, tout devient soleil... La tête à l'envers des projets fous prennent essence, mettre la lune en travaux pour qu'elle illumine nos cerveaux. L'amour te fait croire que les poissons ont des ailes, tu voles de mirages en mirages mais attention au naufrage, il n'est jamais loin. Pourtant, le seul conseil que je donnerais est de rester aveugle, ainsi de ne pas vouloir recevoir les mauvaises ondes. Le cœur fermé, insensible, ne pas être ou devenir cible de la méfiance. Tu te fiances, toujours en rêves et tu attends. Attendre quoi au juste, toujours des pleurs, il pleut. La justice parlons-en, un de ces soirs où je broyais du mauve, une conversation me sauve. Deux êtres au comptoir déversaient leur fiel. Il fallait voir leur sourire, à ces deux cons. L'enfant, son viol, étaient un prétexte et rien d'autre. Un prétexte à faire couler leur fond de haine. Ils réclamaient la mort et en jouissaient d'avance. Se substituant aux lois du règne animal, ils désiraient être des dieux, et que tout soit fait selon leurs désirs de diables. La bonne conscience leur permettait de parler ainsi, eux, ils étaient trop pleutres pour vivre vraiment leur violence. Alors ils trouvaient cette parade, se déchaînaient et se réjouissaient en public de tortures futures. Du spectacle. J'allai gerber et je quittai la rade. Il pleut. Mes vacances m'attendaient, moi qui avais perdu patience et mes cris de la nuit. Depuis que je veille, je vais mieux. Je surveille mon langage et j'invente ma vie. La sirène m'accompagne. Reine de jour, reine de nuit, elle fend les eaux et me laisse sans défense. J'envie celui dont elle fut le fruit. Ma passion, ma patience, toute ma vie. Elle est amour et orage, elle est mon cœur et je bats pour elle. Elle est mes ailes, mon sourire et mes veines. Je me refuse à lui donner un petit nom. Non, je n'irai pas une fois de plus tomber dans le piège de la réalité. Rien, elle n'est rien qu'une image qui nage, si belle dans son corps de femme, une perle qui éclaire sous les nuages. J'aime ses cheveux d'ange en algues vertes. J'aime ses pirouettes, et son accent du Sud. J'aime qu'elle aime plus la vie que les miroirs. La sirène n'a pas d'âge, elle ne mange pas, et je crois qu'elle ne connaît pas l'ivresse. En fait elle est pure ; pourtant lorsqu'elle chante et attire les navires, c'est qu'elle désire voir les marins mourir.

Aussi cruelle que belle, dit la légende !

Je dois passer à la banque, retirer des devises et apprendre le jargon du coin. La Mauritanie est loin, le trajet sera long. Je vais bien, enfin depuis que je ne pense plus à elle, celle que je voulais reprendre. Elle suit son chemin lointain, sans doute. Moi, je cultive ma patience, celle d'une rencontre, celle d'un demain. Je ne lui en veux pas d'être partie poser sa tête sur un autre dos, émue par un autre cœur. Non, je ne peux pas lui en vouloir de son désir d'être heureuse. Et je l'ai rêvée épanouie, ce qui n'a rien d'inouï. L'amour ne veut pas de mal quand il est vrai, et la jalousie n'est pas un bon concept. Fidélité oui, à ses idées mais pas aux projets d'appartenance ; pas de oui pour la vie, ce serait mentir. L'un et l'autre, nous n'étions pas des objets. Et si la chance chez moi a disparu, comment pourrais-je lui en vouloir ?
Elle est là, quelque part, enfouie dans ma mémoire, et j'enlève jour après jour mes traces de souffrance. J'épluche mes mots de maudit... J'aurais voulu qu'elle perçoive mes messages. J'y pensais si fort que j'ai failli en mourir de folie. Je croyais que son absence allait me tuer, alors que je renais. Tout neuf, de nouvelles veines, un nouveau départ, presque sans passé. L'oubli et les rêves, l'aventure unie au futur... Là, je vais aller plonger. Je prends des vacances. Depuis que la société m'a trouvé cet emploi, moi, je me sens utile et prêt à reprendre un coup de seringue. Un violent coup de désir de m'unir à quelqu'un qui me comprend. L'amour me pique, mais je ne suis pas encore aveugle. Je regarde autour de moi, mais je ne cherche pas, pas d'objectif de cœur. Ce soir, je pense à eux, ma famille, la seule réalité de ma vie. Je ne voudrais pas qu'ils souffrent, et curieusement je ne voudrais pas qu'ils ne souffrent pas. Contradictoire ou débile, que croyez-vous, que pensez-vous ?

Non, je sais qu'exister c'est aussi sentir les blessures, celles physiques sont évidentes, tel un hameçon au fond de la gorge. Dégueulasse !

Et les autres ?

Si vous ne connaissez qu'une seule partie, si vous êtes né dans un cocon de joie, vous deviendrez con. Pourquoi ?

Cela n'est pas confidentiel : simplement vous n'avez pas conscience de votre bonheur, alors vous râlez pour un oui ou pour un non. Quelque part égoïste ! L'existence de la douleur, de l'âme, du corps est nécessaire. Vivre sous le couvert d'anesthésie est sans intérêt. Ne rien sentir, devenir paraplégique de sentiments, ce serait l'horreur, plutôt mourir !

J'essaie de saisir le côté chance de ma malchance, j'essaie d'avancer et de trouver ma voie. Je nage, il pleut et ce ne sont pas mes pleurs. Quelque part, ma blessure je la laisse ouverte, car elle ne doit pas devenir une cicatrice. Ce temps est fini, celui de la tristesse lors de ce constat d'impuissance : elle est partie pour un autre que moi, plus beau, plus drôle, plus con aussi !

Non, Monsieur Plus ne peut pas me battre sur ce point-là. Ma seule erreur a été de ne pas combattre, je l'ai écoutée et elle m'a quitté. Uppercut, un direct à ma foi ainsi qu'à cette notion perfide d'estime de soi qui finit toujours par entrer en jeu. Les non-dits du je, ce que la conscience ne disait pas au premier regard... Elle ne savait pas qu'un seul mot suffisait à me tuer. Elle ignorait que nous étions complémentaires et que moi je le voyais. Elle ne pouvait pas savoir ce qui se cachait derrière le masque de mes sourires. Elle n'avait pas conscience des fondamentaux, pas conscience que toute mon essence était une blessure de naissance. Un doute abstrait, un manque d'assurance et ce petit cadeau inné, la timidité. Elle avait compris ma fragilité, et sa voix est restée douce pour m'annoncer que le bonheur, pour elle, se trouvait sur une autre île que la mienne. Pourtant, je suis fertile, les enfants sont là et je suis las. Je pars en vacances soigner mon cas. Il pleut sur mes idées noires et cela me perturbe, chacune de ces gouttes qui tombent me rend fou de joie.

Pourquoi ?

Pourquoi pas ?

Certains préfèrent le soleil. Moi, ma lumière s'est envolée et je ne veux plus pleurer. Alors, je rêve de sirènes et de planètes sans grèves où jamais je ne pourrai m'échouer. Je pense aux miracles et je me réjouis d'avance de mes plongées en Mauritanie. Fini de croiser des méduses, des lieus, des vieilles, des roussettes ou autres chimères, terminées les habitudes, et la folie croissante des villes. Je vais nager et voir ailleurs, oublier les raies-torpilles, les poissons-scies. Je vais chercher la chaleur d'autres côtes et respirer l'ambiance de nouvelles couleurs, revoir les coraux aux jets fleuve d'ocre jaune, de rouge de cadmium ou de vert de chrome. Ces drôles d'animaux aux squelettes d'essence calcaire, je les aime. J'adore cette barrière qui ceinture la lagune et qui attise la perception de mon regard. Le corail ouvre mon esprit quand je nage, et j'aperçois l'alizarine cramoisie ou la terre de sienne, leur audace sous-marine me brûle les yeux. Il paraît que des poissons sont nés clown et qu'une larme noire coule de leur œil droit. Moi, je ne vais pas pleurer, il pleut ici et je sors de ma nuit, de cette encre noire si épaisse que projette l'argonaute. Je pars en vacances, finis les ennuis, les coups de cœur et coups de soleil. Fini, je nage et je plonge. Je rage et j'ai faim. Une faim de requin, à un détail près : espiègle et joueur, je suis un dauphin. Mes yeux pétillent et mon rostre brille, et les souvenirs de ma vie, de mon corps d'humain, sont lointains. Je n'ai pas de regrets, aucune cécité sentimentale et...

— Hubert, tu viens ?

Je fixais Pégase, ce bel hippocampe. Comment lui dire que je n'avais pas oublié mon autre vie ? Celle où j'avais été un homme, moi qui maintenant garde les secrets de la ville d'Ys, dans ce musée aux murs couverts d'anatifes. Sous l'eau, les temps sont hors d'usage, tout disparaît, mais pas ma raison. J'avais un passé. La réincarnation je n'y croyais pas. Au-dessus, des bulles outremer regagnaient la surface. Un rayon de soleil, sous cette pluie d'idées qui me troublaient, me perturbaient plus qu'un seau d'eaux usées ou qu'une mer brassée par la démence des vents. Des alluvions de conscience en substance me revenaient en mémoire. Je ne pouvais plus m'asseoir alors je nageais. Pégase aimait me suivre. Ce petit alezan rigolo m'accompagnait de son regard attachant. Ce jeune cheval, bien que pur-sang, ne pouvait augmenter sa cadence, incapable d'élever son rythme de croisière, et c'est en rêvant d'étoiles que nous nous comprenions. Cet ami ne connaissait pas les dessous de l'affaire, il ignorait que la vie avait des hauts et des bas. Lui y glissait en surface. Pégase, petit serpent de lumière, aux reflets bleu-vert, souriait toujours. Alors je partis, emportant cette parure de plaisir. Cette certitude, aussi profonde que surprenante, d'être aimé.










3 commentaires:

  1. Tout d'abord, la nouvelle de Solenne.
    Elle le sait, j'ai apprécié ce climat de fin du monde, cette intrigue au bord du gouffre. Cependant, la manière dont Bertrand se tire une balle devant sa femme enceinte, au risque de lui faire faire une fausse couche, est plus qu'étrange, voire irrationnelle. A ce moment-là, il a une réaction anormale. Le bon sens aurait été de se zigouiller loin des yeux de Madame pour la protéger, lui qui l'aimait. Mais comme me l'a expliqué l'auteure, dans un moment comme celui-là, toute raison peut nous quitter et nous laisser dans un tel état de faiblesse que ce genre de choses devient possible. Je trouve malgré tout que ce dénouement manque de clarté à ce sujet. Dommage.

    Le texte de Jean-François Joubert à présent. Joliment écrit, c'est ce qui me vient tout de suite à l'esprit. Poétique aussi, beaucoup de réflexion et de sentiments. Mais l'ensemble peut déplaire à ceux qui recherchent une intrigue en mouvement, de l'action. Ceux-là préfèreront certainement la nouvelle de Solenne Pourbaix, peut-être plus fluide, moins onirique.

    RépondreSupprimer
  2. Le texte de Jean-François, comme tous ses textes, est écrit avec poésie, beauté, dans un univers particulier, bien à lui, dans lequel je me plonge chaque fois avec bonheur.
    A ne pas manquer !...

    RépondreSupprimer
  3. Génial,jean-françois....Beaucoup de plaisir à lire ton texte!!!!!!BRAVO

    RépondreSupprimer

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...